—Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur Rouget dans un état à faire pitié; mais, depuis hier, la maison est redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxence. On s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce matin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures, apportant des provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et tout est par places dans la cuisine: «—Je veux fêter mon neveu,» qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout! Il paraît que les Rouget ont été très-flattés de la lettre. Madame est venue me le dire... Oh! elle a fait une toilette!... une toilette! Je n'ai rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles! et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel!... Pour lors, qu'elle m'a dit: «—Monsieur est charmé de savoir sa sœur si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de nous d'après l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est très-impatient de voir son neveu.» Madame avait des petits souliers de satin noir et des bas... Non, c'est des merveilles! Il y a comme des fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit sa chair rose à travers. Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec un petit tablier si gentil devant elle, que la Védie m'a dit que ce tablier-là valait deux années de nos gages...
—Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.
—Eh! bien, à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame quand Gritte fut partie.
Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains, le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.
—Vous avez affaire à un maître Gonin! dit le vieillard. Avec vos idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu, et fait. Allez!... A la grâce de Dieu! Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si, malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque lumière sur leur plan; mais si vous êtes un instant avec lui, seul, sans être écouté, dam!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa situation qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère...
A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants, longue de deux cents pieds et large comme la Grande-Narette. Quand le neveu se présenta, Kouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir, en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua facilement son oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.
—Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle, dit gaiement le peintre; mais vaut mieux tard que jamais.
—Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son neveu d'un air hébété.
—Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce matin, à mon oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les jours!
—N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis devinrent presque brillants.