Voici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise:
«Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de Sérizy, les principales peintures du château de Presles. J'ai laissé les encadrements, les peintures d'ornement; et je t'ai si bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot l'architecte, que tu n'as qu'à prendre tes brosses et à venir. Les prix sont faits de manière à te contenter. Je pars pour l'Italie avec ma femme, tu peux donc prendre Mistigris qui t'aidera. Ce jeune drôle a du talent, je l'ai mis à ta disposition. Il frétille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser au château de Presles. Adieu, mon cher Joseph; si je suis absent, si je ne mets rien à l'Exposition prochaine, tu me remplaceras! Oui, cher Jojo, ton tableau, j'en ai la certitude, est un chef-d'œuvre; mais un chef-d'œuvre qui fera crier au romantisme, et tu t'apprêtes une existence de diable dans un bénitier. Après tout, comme dit ce farceur de Mistigris, qui retourne ou calembourdise tous les proverbes, la vie est un qu'on bat. Que fais-tu donc à Issoudun? Adieu.
»Ton ami,
»Schinner.»
Voici celle de Desroches:
«Mon cher Joseph, ce monsieur Hochon me semble un vieillard plein de sens, et tu m'as donné la plus haute idée de ses moyens: il a complétement raison. Aussi, mon avis, puisque tu me le demandes, est-il que ta mère reste à Issoudun chez madame Hochon, en y payant une modique pension, comme quatre cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de sa nourriture. Madame Bridau doit, selon moi, s'abandonner aux conseils de monsieur Hochon. Mais ton excellente mère aura bien des scrupules en présence de gens qui n'en ont pas du tout, et dont la conduite est un chef-d'œuvre de politique. Ce Maxence est dangereux, et tu as bien raison: je vois en lui un homme autrement fort que Philippe. Ce drôle fait servir ses vices à sa fortune, et ne s'amuse pas gratis, comme ton frère dont les folies n'avaient rien d'utile. Tout ce que tu me dis m'épouvante, car je ne ferais pas grand'chose en allant à Issoudun. Monsieur Hochon, caché derrière ta mère, vous sera plus utile que moi. Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien dans une affaire qui réclame une attention continuelle, une observation minutieuse, des attentions serviles, une discrétion dans la parole et une dissimulation dans les gestes tout à fait antipathiques aux artistes. Si l'on vous a dit qu'il n'y avait pas de testament de fait, ils en ont un depuis long-temps, croyez-le bien. Mais les testaments sont révocables, et tant que ton imbécile d'oncle vivra, certes il est susceptible d'être travaillé par les remords et par la religion. Votre fortune sera le résultat d'un combat entre l'Église et la Rabouilleuse. Il viendra certainement un moment où cette femme sera sans force sur le bonhomme, et où la religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura pas fait de donation entre-vifs, ni changé la nature de ses biens, tout sera possible à l'heure où la religion aura le dessus. Aussi dois-tu prier monsieur Hochon de surveiller, autant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de savoir si les propriétés sont hypothéquées, comment et au nom de qui sont faits les placements. Il est si facile d'inspirer à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas où il se dépouille de ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier tant soit peu rusé pourrait arrêter une spoliation dès son commencement. Mais est-ce ta mère avec son ignorance du monde, son désintéressement, ses idées religieuses, qui saura mener une semblable machine?... Enfin, je ne puis que vous éclairer. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent a dû donner l'alarme, et peut-être vos antagonistes se mettent-ils en règle!...»
—Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria monsieur Hochon fier d'être apprécié par un avoué de Paris.
—Oh! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph.
—Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux femmes, reprit le vieil avare.
—La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon oncle.
—Ah! dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vous prie, par post-scriptum, de brûler la lettre.