—Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en replaçant sa mère sur l'oreiller.

Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la malade.

—Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur! s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau.

De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent, Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:—Elle a trop aimé ce brigand de Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...

Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope, Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission. Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le colonel se mit à rire.

—Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?... si tu devenais député, tu as une fière platine, tu serais craint comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon fils.

Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:—Mon ami déjeune avec moi, sers-nous un petit déjeuner fin.

—Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère, reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la pauvre femme pendant quelques heures?...

—Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!... Merci.

Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid jusque dans l'âme.