Il en est du parler, des façons du langage, et des idées, comme du sentiment: l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de province se signe le plus, est le geste, la démarche, les mouvements, qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle va comme les recrues, dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des obstacles: car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province où elle est connue, où elle est toujours à sa place et où tout le monde lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu. Enfin, avez-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile de l'imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah se mit au diapason de sa société. En prenant les idées de monsieur de Clagny, elle en prit le son de voix; elle imita sans s'en apercevoir les manières masculines en ne voyant que des hommes: elle crut se garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant; mais comme il arrive à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madame de La Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de théâtral et de dominateur, un air de prima donna entrant en scène que des sourires moqueurs eussent bientôt réformés à Paris.
Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison.
En 1828, après le départ de monsieur de Chargebœuf, elle fut agitée par l'attente d'un petit bonheur: elle allait revoir la baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu Directeur-Général au Ministère des Finances, mit à profit un congé pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter un jour à Sancerre chez son amie d'enfance. Cette entrevue eut je ne sais quoi de funeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat Chamarolles que Dinah, parut en baronne de Fontaine mille fois plus belle que la baronne de La Baudraye, malgré sa fatigue et son costume de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des cartons de la Parisienne: elle avait avec elle une femme de chambre dont l'élégance effraya Dinah. Toutes les différences qui distinguent la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie qui la trouva méconnaissable. Anna dépensait six mille francs par an pour elle, le total de ce que coûtait la maison de monsieur de La Baudraye. En vingt-quatre heures, les deux amies échangèrent bien des confidences; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du pensionnat Chamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés, de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent de bien autres blessures à Dinah: car la provinciale reconnut que les supériorités de la Parisienne étaient en surface; tandis que les siennes étaient à jamais enfouies.
Après le départ d'Anna, madame de La Baudraye, alors âgée de vingt-deux ans, tomba dans un désespoir sans bornes.
—Qu'avez-vous? lui dit monsieur de Clagny en la voyant si abattue.
—Anna apprenait à vivre, dit-elle, pendant que j'apprenais à souffrir...
Il se jouait, en effet dans le ménage de madame de La Baudraye une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la fortune, avec ses transformations successives, et dont, après l'abbé Duret, monsieur de Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire anonyme.
Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans ces Études, seront commises envers la charte du Conte; car, pour faire entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre, il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son profond désespoir.
Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du vicomte de Chargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret qui lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie; ce qui peut-être explique certains poètes.
—Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies sur des êtres qu'ils ont perdus: la douleur se calme au cœur à mesure que les alexandrins bouillonnent dans la tête.