On chercha Jean Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poème en deux chants sur le Chêne de la Messe, une tradition du Nivernais que voici.
Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulge, en guerre les uns contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre dont l'attitude, au soleil levant, eut quelque chose de si frappant que les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut dite sous un chêne, et à la voix de l'Évangile ils se réconcilièrent. On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Faye.
Ce poème, infiniment supérieur à Paquita la Sévillane, eut beaucoup moins de succès. Depuis ce double essai, madame de La Baudraye, en se sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux qui la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris, elle aspirait à la gloire et retombait dans son trou de La Baudraye, dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle où les caractères, les intentions, le discours étaient trop connus pour ne pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie, la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmosphère de province.
Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à La Châtre le privilége d'avoir vu naître une rivale à madame de Staël, à Camille Maupin, et furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi vit-on alors beaucoup de Dixièmes Muses en France, jeunes filles ou jeunes femmes détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire! D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes devaient jouer dans la Société. Sans que le bon sens qui fait le fond de l'esprit en France en fût perverti, l'on passait aux femmes d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent pas avoués quelques années auparavant. Monsieur de Clagny profita de cet instant de licence pour réunir, en un petit volume in-18 qui fut imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux Lettres, une notice spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme; mais qui n'avait pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries, excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais sous ce rapport, la notice sur Jan Diaz, fils d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges, a des chances pour tromper un jour les faiseurs de Biographies Universelles. Rien n'y manque, ni les noms des professeurs du collége de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lousteau, Bianchon, et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la poésie. Une élégie intitulée: Tristesse faite au collége, les deux poèmes de Paquita la Sévillane et du Chêne de la messe, trois sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de Jacques-Cœur, enfin une nouvelle intitulée Carola, donnée comme l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient le bagage littéraire du défunt dont les derniers instants, pleins de misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan où il avait expiré, près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!...
Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de la France, est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs sur la furia francese qui, de nos jours, se porte beaucoup plus sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de monsieur de Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collége qui ne se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre, et apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna, dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de La Baudraye, en qui l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des Français, le juste-milieu: il vous met aux nues ou vous plonge dans la fange.
A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de La Baudraye, était mort; autrement il l'eût empêchée de se livrer à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient au cœur de Dinah qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis son entrevue avec Anna Grossetête avaient endormi ses douleurs, ne suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était impuissante, l'abbé Duret qui comprenait Dinah, qui lui peignait un bel avenir en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté d'éclairer Dinah sur le caractère de monsieur de La Baudraye, en lui disant que cet homme savait haïr; mais les femmes ne sont pas disposées à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de haïr.
—Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est deux sentiments bien différents, l'un est celui des petits esprits, l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites, elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser monsieur de La Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint monsieur Milaud de Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.
Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berry s'enorgueillissaient de madame de La Baudraye et la célébraient sous le nom de Jan Diaz, le petit La Baudraye recevait un coup mortel de cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de Paquita la Sévillane. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde disait de Dinah:—Pauvre femme! pauvre femme! Les femmes étaient heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne témoigna rien; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des regards d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant avec son insecte, comme le nommait monsieur Gravier, elle sentit le froid, la dureté, l'impassibilité de l'acier: elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les femmes appellent une scène; mais le petit La Baudraye se tint sur un fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu tort d'écrire: elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint parole. Aussi fût-ce une désolation dans tout le Sancerrois.
—Pourquoi madame de La Baudraye ne compose-t-elle plus de vers (verse)? fut le mot de tout le monde.
A cette époque, madame de La Baudraye n'avait plus d'ennemies, on affluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de nouvelles présentations. La femme du Président du Tribunal, une auguste bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de vingt-deux ans, d'aller à La Baudraye y faire sa cour, et se flattait de voir son Gatien dans les bonnes grâces de cette femme supérieure. Le mot femme supérieure avait remplacé le grotesque surnom de Sapho de Saint-Satur. La Présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé l'opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu son fils agréé, qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre.