—Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de madame de Clagny qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berry!

Après avoir roulé dans tant de halliers, s'être élancée en mille voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré les souffrances des drames les plus noirs en en trouvant les sombres plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré d'éviter. En voyant monsieur de Clagny se sacrifiant toujours et qui refusa d'être Avocat-Général à Paris où l'appelait sa famille, elle se dit:—Il m'aime! elle vainquit sa répugnance et parut vouloir couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur de monsieur de Clagny. Madame de La Baudraye avait rêvé de suivre à Paris le député de Sancerre. Mais, malgré de solennelles promesses, les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui voulait faire revêtir la simarre du Garde des Sceaux à ce défenseur de la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une imposante minorité de cinquante voix. La jalousie du Président Boirouge, la haine de monsieur Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah, furent exploitées par un jeune Sous-Préfet que, pour ce fait, les Doctrinaires firent nommer Préfet.

—Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant Sancerre, de ne pas avoir su plaire à madame de La Baudraye, mon triomphe eût été complet...

Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux êtres mal assortis mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent, ce mensonge que veut la Société, mais qui faisait à Dinah comme un harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après l'avoir porté pendant douze ans? D'où venait cette lassitude quand chaque jour augmentait son espoir d'être veuve? Si l'on a suivi toutes les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs, s'était laissé prendre. Du désir de dominer monsieur de La Baudraye, elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le consolateur, monsieur de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors manqué. S'il est enfin des femmes qui vont droit à une faute, n'en est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets! Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs, qu'elle n'aima pas assez monsieur de Clagny pour lui pardonner son insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de ses collections, de ses curiosités qui reçurent une valeur nouvelle du cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public à qui les motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et de suppositions.

La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa madame de La Baudraye; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se passionna pour lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le pays, l'obligation pour Sancerre d'élire aux prochaines Élections une des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par Gatien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot; puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage, madame de La Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs, elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement.

Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les tyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune manifestation de l'opinion publique en leur faveur.

Nous faisons four, dit Lousteau en parlant à son compatriote la langue des coulisses.

En 1836, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air byronien en harmonie avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur le compte de la vie littéraire en accusant la Presse d'être meurtrière, il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins, parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.

Horace Bianchon, décoré de la Légion-d'Honneur, gros et gras comme un médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son léger compatriote.

Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à l'auberge où elles étaient descendues, et monsieur de Clagny n'apprit leur arrivée que par hasard. Madame de La Baudraye, au désespoir, envoya Gatien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers à La Baudraye. Monsieur Gravier, le Procureur du Roi, le Président et Gatien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville. En apprenant que la belle madame de La Baudraye était Jan Diaz, les deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château d'Anzy dans un char-à-bancs que Gatien mena lui-même. Ce jeune homme, plein d'illusions, donna madame de La Baudraye aux deux Parisiens non-seulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand, mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir, à guimpe, semblable à une amazone sans queue; car ils reconnurent des prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille, de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berry, l'étrangeté de cette mise artiste déguisait les romanesques affectations de la femme supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse, qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude profondément sérieuse pour écouter madame de La Baudraye qui leur fit une allocution étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie. Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.