—Où?...

—Au château pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je serais à mon aise si madame de La Baudraye restait seule avec monsieur de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.

—Ah! çà, madame de La Baudraye en est donc encore à faire un choix? dit Lousteau.

—Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur de Clagny n'ait fini par fasciner madame de La Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la députation quelques chances de revêtir la simarre des Sceaux, il a bien pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles, sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poète crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny Procureur-Général, elle peut le voir joli garçon. L'éloquence a de grands priviléges. D'ailleurs madame de La Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle rêve des grandeurs parisiennes.

—Mais quel intérêt avez-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime le Procureur du Roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps, et vous espérez lui succéder.

—Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre où il ne s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de chercher à deviner les secrets de cette femme: car alors elle sera forcée d'avoir des égards pour lui.

—Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.

—J'accorde à madame de La Baudraye trop de bon goût pour croire qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.

—Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature humaine, tendons un piége à loup au Procureur du Roi, nous rendrons service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les Procureurs du Roi.

—Tu as un juste pressentiment de la destinée, dit Horace. Mais que faire?