—Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de La Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...

—Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent; elle me fut, et avec quel charme! racontée par un de nos écrivains les plus célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles Nodier.

—Eh! bien, dites, reprit Dinah, je n'ai jamais entendu monsieur Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.

—Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé par les Chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes les chances de son entreprise; son passe-port, ses papiers étaient si bien en règle que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom, avait bien médité son rôle: il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, ces alguasils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le Ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices; on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit, qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils! en prison l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire: mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodigués aux captifs. La cellule située sous la plate-forme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires: il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage du triste état de prisonnier, se replia sur lui-même, et apprécia la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur (il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Un matin le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné lorsque cet homme lui dit:—Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes monsieur Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de madame la duchesse de Maillé...—Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût empirer par l'aveu de son véritable nom.—Eh! bien, quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.—Oh! tout est gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant! Si j'étais soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche une petite lime, avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les supports des créneaux.—Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour que vous puissiez passer.—Oh! sois tranquille! j'y passerai, dit le prisonnier.—Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.—Où est-elle? demanda Beauvoir.—La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent. Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au dret de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...—C'est bon! c'est bon, je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier.—Ah! ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mit à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une raison frivole l'en empêcha: son chapeau venait de tomber, heureusement il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien! Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piége: mais dans quel intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peut-être pas tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.—Merci, commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en sifflant; mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri: la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada.

Ni le Procureur du Roi, ni madame de La Baudraye ne parurent croire qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amants.

—Bah! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon.

—Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.

Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes comme madame de La Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre docteur choisit celle connue sous le nom de La Grande Bretèche et devenue si célèbre qu'on en a fait au Gymnase-Dramatique un vaudeville intitulé Valentine. Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les gestes, dans les intonations qui valut tant d'éloges au docteur chez mademoiselle des Touches quand il la raconta pour la première fois. Le dernier tableau du Grand d'Espagne mourant de faim et debout dans l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de ce mari répondant à une dernière prière de sa femme:—Vous avez juré sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! produisit tout son effet. Il y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon.

—Savez-vous, messieurs, dit alors madame de La Baudraye, que l'amour doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de pareilles situations?

—Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.