Monsieur le baron Melchior de La Baudraye a l'honneur de vous en faire part.
La mère et l'enfant se portent bien.
Après avoir fait détruire épreuves, composition, tout ce qui pouvait attester l'existence du premier billet, monsieur de Clagny se mit en course pour intercepter les billets partis; il en substitua beaucoup chez les portiers, il obtint la restitution d'une trentaine; enfin, après trois jours de courses, il n'existait plus qu'un seul billet de faire part, celui de Nathan. Le Substitut était revenu cinq fois chez cet homme célèbre sans pouvoir le rencontrer. Quand, après avoir demandé un rendez-vous, monsieur de Clagny fut reçu, l'anecdote du billet de faire part avait couru dans Paris; les uns la prenaient pour une de ces spirituelles calomnies, espèce de plaie à laquelle sont sujettes toutes les réputations, même les éphémères; les autres affirmaient avoir lu le billet et l'avoir rendu à un ami de la famille La Baudraye; beaucoup de gens déblatéraient contre l'immoralité des journalistes, en sorte que le dernier billet existant était devenu comme une curiosité. Florine, avec qui Nathan vivait, l'avait montré timbré de la poste, affranchi par la poste, et portant l'adresse écrite par Étienne. Aussi, quand le Substitut eut parlé du billet de faire part, Nathan se mit-il à sourire.
—Vous rendre ce monument d'étourderie et d'enfantillage? s'écria-t-il. Cet autographe est une de ces armes dont ne doit pas se priver un athlète dans le cirque. Ce billet prouve que Lousteau manque de cœur, de bon goût, de dignité, qu'il ne connaît ni le monde, ni la morale publique, qu'il s'insulte lui-même quand il ne sait plus qui insulter... Il n'y a que le fils d'un bourgeois venu de Sancerre pour être un poète et qui devient le bravo de la première Revue venue, qui puisse envoyer un pareil billet de faire part! Convenez-en? ceci, monsieur, est une pièce nécessaire aux archives de notre époque... Aujourd'hui Lousteau me caresse, demain il pourra demander ma tête... Ah! pardon de cette plaisanterie, je ne pensais pas que vous êtes Substitut. J'ai eu dans le cœur une passion pour une grande dame, et aussi supérieure à madame de La Baudraye que votre délicatesse, à vous, monsieur, est au-dessus de la gaminerie de Lousteau; mais je serais mort avant d'avoir prononcé son nom... Quelques mois de ses gentillesses et de minauderies m'ont coûté cent mille francs et mon avenir; mais je ne les trouve pas trop chèrement payés!... Et je ne me suis jamais plaint!... Que les femmes trahissent le secret de leur passion, c'est leur dernière offrande à l'amour; mais que ce soit nous... il faut être bien Lousteau pour ça! Non, pour mille écus je ne donnerais pas ce papier.
—Monsieur, dit enfin le magistrat après une lutte oratoire d'une demi-heure, j'ai vu à ce sujet quinze ou seize littérateurs, et vous seriez le seul inaccessible à des sentiments d'honneur?... Il ne s'agit pas ici d'Étienne Lousteau, mais d'une femme et d'un enfant qui l'un et l'autre ignorent le tort qu'on leur fait dans leur fortune, dans leur avenir, dans leur honneur. Qui sait, monsieur, si vous ne serez pas obligé de demander à la justice quelque bienveillance pour un ami, pour une personne à l'honneur de laquelle vous tiendrez plus qu'au vôtre? la justice pourra se souvenir que vous avez été impitoyable... Un homme comme vous peut-il hésiter? dit le magistrat.
—J'ai voulu vous faire sentir tout le prix de mon sacrifice, répondit alors Nathan qui livra le billet en pensant à la position du magistrat et acceptant cette espèce de marché.
Quand la sottise du journaliste eut été réparée, monsieur de Clagny vint lui faire une semonce en présence de madame Piédefer; mais il trouva Lousteau très-irrité de ces démarches.
—Ce que je faisais, monsieur, répondit Étienne, était fait avec intention. Monsieur de La Baudraye a soixante mille francs de rentes, et refuse une pension à sa femme; je voulais lui faire sentir que j'étais le maître de cet enfant.
—Eh! monsieur, je vous ai bien deviné, répondit le magistrat. Aussi me suis-je empressé de recevoir le parrainage du petit Melchior, il est inscrit à l'État-Civil comme fils du baron et de la baronne de La Baudraye, et, si vous avez des entrailles de père, vous devez être joyeux de savoir cet enfant héritier d'un des plus beaux majorats de France.
—Eh! monsieur, la mère doit-elle mourir de faim?