—Soyez tranquille, monsieur, dit amèrement le magistrat qui avait fait sortir du cœur de Lousteau l'expression du sentiment dont la preuve était depuis si long-temps attendue, je me charge de cette négociation avec monsieur de La Baudraye.
Et monsieur de Clagny sortit la mort dans le cœur: Dinah, son idole, était aimée par intérêt! N'ouvrirait-elle pas les yeux trop tard?—Pauvre femme! se disait le magistrat en s'en allant.
Rendons-lui cette justice, car à qui la rendrait-on si ce n'est à un Substitut? il aimait trop sincèrement Dinah pour voir dans l'avilissement de cette femme un moyen d'en triompher un jour, il était tout compassion, tout dévouement: il aimait.
Les soins exigés pour la nourriture de l'enfant, les cris de l'enfant, le repos nécessaire à la mère pendant les premiers jours, la présence de madame Piédefer, tout conspirait si bien contre les travaux littéraires, que Lousteau s'installa dans les trois chambres louées au premier étage pour la vieille dévote. Le journaliste obligé d'aller aux premières représentations sans Dinah, et séparé d'elle la plupart du temps, trouva je ne sais quel attrait dans l'exercice de sa liberté. Plus d'une fois il se laissa prendre sous le bras et entraîner dans une joyeuse partie. Plus d'une fois, il se retrouva chez la lorette d'un ami dans le milieu de la Bohême. Il revoyait des femmes d'une jeunesse éclatante, mises splendidement, et à qui l'économie apparaissait comme une négation de leur jeunesse et de leur pouvoir. Dinah, malgré la beauté merveilleuse qu'elle montra dès son troisième mois de nourriture, ne pouvait soutenir la comparaison avec ces fleurs sitôt fanées, mais si belles pendant le moment où elles vivent les pieds dans l'opulence. Néanmoins la vie de ménage eut de grands attraits pour Étienne. En trois mois, la mère et la fille, aidées par la cuisinière venue de Sancerre et par la petite Paméla, donnèrent à l'appartement un aspect tout nouveau. Le journaliste y trouva son déjeuner, son dîner servis avec une sorte de luxe. Dinah, belle et bien mise, avait soin de prévenir les goûts de son cher Étienne, qui se sentit le roi du logis où tout jusqu'à l'enfant fut subordonné, pour ainsi dire, à son égoïsme. La tendresse de Dinah éclatait dans les plus petites choses, il fut donc impossible à Lousteau de ne pas lui continuer les charmantes tromperies de sa passion feinte. Cependant Dinah prévit dans la vie extérieure où Lousteau se laissait engager, une cause de ruine et pour son amour et pour le ménage. Après dix mois de nourriture, elle sevra son fils, remit sa mère dans l'appartement d'Étienne, et rétablit cette intimité qui lie indissolublement un homme à une femme quand une femme est aimante et spirituelle. Un des traits les plus saillants de la Nouvelle due à Benjamin Constant, et l'une des explications de l'abandon d'Ellénore est ce défaut d'intimité journalière ou nocturne, si vous voulez, entre elle et Adolphe. Chacun des deux amants a son chez soi, l'un et l'autre ont obéi au monde, ils ont gardé les apparences. Ellénore, périodiquement quittée, est obligée à d'énormes travaux de tendresse pour chasser les pensées de liberté qui saisissent Adolphe au dehors. Le perpétuel échange des regards et des pensées dans la vie en commun donne de telles armes aux femmes que, pour les abandonner, un homme doit objecter des raisons majeures qu'elles ne fournissent jamais tant qu'elles aiment.
Ce fut tout une nouvelle période et pour Étienne et pour Dinah. Dinah voulut être nécessaire, elle voulut rendre de l'énergie à cet homme dont la faiblesse lui souriait, elle y voyait des garanties. Elle lui trouva des sujets, elle lui en dessina les canevas; et, au besoin, elle lui écrivit des chapitres entiers. Elle rajeunit les veines de ce talent à l'agonie par un sang frais, elle lui donna ses idées, ses jugements; enfin, elle fit deux livres qui eurent du succès. Plus d'une fois elle sauva l'amour-propre d'Étienne au désespoir de se sentir sans idées, en lui dictant, lui corrigeant, ou lui finissant ses feuilletons. Le secret de cette collaboration fut inviolablement gardé: madame Piédefer n'en sut rien. Ce galvanisme moral fut récompensé par un surcroît de recettes qui permit au ménage de bien vivre jusqu'à la fin de l'année 1838. Lousteau s'habituait à voir sa besogne faite par Dinah, et il la payait comme dit le peuple dans son langage énergique, en monnaie de singe. Ces dépenses du dévouement deviennent un trésor auquel les âmes généreuses s'attachent. Il y eut un moment où Lousteau coûtait trop à Dinah pour qu'elle pût jamais renoncer à lui. Mais elle eut une seconde grossesse. L'année fut terrible à passer. Malgré les soins des deux femmes, Lousteau contracta des dettes; il excéda ses forces pour les payer par son travail pendant les couches de Dinah qui le trouva héroïque, tant elle le connaissait bien! Après cet effort, épouvanté d'avoir deux femmes, deux enfants, deux domestiques, il se regarda comme incapable de lutter avec sa plume pour soutenir une famille, quand lui seul n'avait pu vivre. Il laissa donc les choses aller à l'aventure. Ce féroce calculateur outra la comédie de l'amour chez lui pour avoir au dehors plus de liberté. La fière Dinah soutint le fardeau de cette existence à elle seule. Cette pensée: il m'aime! lui donna des forces surhumaines. Elle travailla comme travaillent les plus vigoureux talents de cette époque. Au risque de perdre sa fraîcheur et sa santé, Didine fut pour Lousteau ce que fut mademoiselle Delachaux pour Gardane dans le magnifique conte vrai de Diderot. Mais en se sacrifiant elle-même, elle commit la faute sublime de sacrifier sa toilette; elle fit reteindre ses robes, elle ne porta plus que du noir.
—Elle pua le noir, comme disait Malaga qui se moquait beaucoup de Lousteau.
Vers la fin de l'année 1839, Étienne, à l'instar de Louis XV, en était arrivé, par d'insensibles capitulations de conscience, à établir une distinction entre sa bourse et celle de son ménage, comme Louis XV distinguait entre son trésor secret et sa cassette. Le misérable trompa Dinah sur le montant des recettes. En s'apercevant de ces lâchetés, madame de La Baudraye eut d'atroces souffrances de jalousie. Elle voulut mener de front la vie du monde et la vie littéraire, elle accompagna le journaliste à toutes les premières représentations, et surprit chez lui des mouvements d'amour-propre offensé. Le noir de la toilette déteignait sur lui, rembrunissait sa physionomie, et le rendait parfois brutal. Jouant, dans son ménage, le rôle de la femme, il en eut les féroces exigences: il reprochait à Dinah le peu de fraîcheur de sa mise, tout en profitant de ce sacrifice qui coûte tant à une maîtresse; absolument comme une femme qui, après vous avoir ordonné de passer par un égout pour lui sauver l'honneur, vous dit:—Je n'aime pas la boue! quand vous en sortez.
Dinah ramassa les guides jusqu'alors assez flottantes de la domination que toutes les femmes spirituelles exercent sur les gens sans volonté; mais à cette manœuvre elle perdit beaucoup de son lustre moral: les soupçons qu'elle laissa voir attirent aux femmes des querelles où le manque de respect commence, parce qu'elles descendent elles-mêmes de la hauteur à laquelle elles se sont primitivement placées. Puis elle fit des concessions. Ainsi Lousteau put recevoir plusieurs de ses amis, Nathan, Bixiou, Blondet, Finot dont les manières, les discours, le contact étaient dépravants. On essaya de persuader à madame de La Baudraye que ses principes, ses répugnances étaient un reste de pruderie provinciale. Enfin on lui prêcha le code de la supériorité féminine. Bientôt sa jalousie donna des armes contre elle. Au carnaval de 1840, elle se déguisait, allait au bal de l'Opéra, faisait quelques soupers afin de suivre Étienne dans tous ses amusements.
Le jour de la Mi-Carême, ou plutôt le lendemain, à huit heures du matin, Dinah déguisée arrivait du bal pour se coucher. Elle était allée épier Lousteau qui, la croyant malade, avait disposé de sa mi-carême en faveur de Fanny Beaupré. Le journaliste prévenu par un ami, s'était comporté de manière à tromper la pauvre femme, qui ne demandait pas mieux que d'être trompée. En descendant de sa citadine, Dinah rencontra monsieur de La Baudraye, à qui le portier la désigna. Le petit vieillard dit froidement à sa femme en la prenant par le bras:—Est-ce vous, madame?...
Cette apparition du pouvoir conjugal devant lequel elle se trouvait si petite, et surtout ce mot glaça presque le cœur à cette pauvre créature surprise en débardeur. Pour mieux échapper à l'attention d'Étienne, elle avait pris le déguisement sous lequel il ne la chercherait point. Elle profita de ce qu'elle était encore masquée pour se sauver sans répondre, alla se déshabiller, et monta chez sa mère où l'attendait monsieur de La Baudraye. Malgré son air digne, elle rougit en présence du petit vieillard.