—C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux te voir prenant comme moi, sans rien dire: il y a plus de confiance. A l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une mauvaise, on change avec lui.
—Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant!
—Oh! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi, tu n'as pas d'argent?
—Non, dit Joseph qui ne voulait pas montrer sa cachette.
—Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings.
—Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de Paris. Il faudra que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous enrichir tous.
—Un terne sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter les ambes et les extraits déterminés.
—A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il vous faut! s'écria Philippe.
La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent. En effet, Philippe se demandait dans l'escalier:—Où cette vieille sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise? C'est de l'argent perdu, je l'emploierais si bien! Avec quatre masses de cinquante francs on peut gagner deux cent mille francs! et c'est un peu plus sûr que la réussite d'un terne! Il cherchait en lui-même la cachette probable de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et y restait longtemps, elle se confessait sans doute et se préparait à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait nécessairement aller acheter quelques friandises pour le réveillon; mais aussi peut-être ferait-elle en même temps sa mise. La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le 25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi, Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le lit: il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois; et, au dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre la peine de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté pour que la Descoings ne s'aperçût de rien.
Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Toute la philosophie des fermiers et leur gain venaient de l'impassibilité de leur caisse, des coups égaux appelés le refait dont la moitié restait acquise à la Banque, et de l'insigne mauvaise foi autorisée par le gouvernement qui consistait à ne tenir, à ne payer que facultativement les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la partie du joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de cette machine. Les tailleurs du Trente-et-Quarante allaient presque aussi vite que la Roulette. Philippe avait fini par acquérir ce sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et l'intelligence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était arrivé à cette haute politique du jeu qui, disons-le en passant, faisait vivre à Paris un millier de personnes assez fortes pour contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige. Avec ses quatre cents francs, Philippe résolut de faire fortune dans cette journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une demi-heure après riche de sept mille francs. Il alla voir Florentine, à laquelle il devait cinq cents francs, il les lui rendit, et lui proposa de souper au Rocher de Cancale après le spectacle. En revenant il passa rue du Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala projeté. A six heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il avait gagné soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fut magnifique, ivre et confiant Philippe revint au jeu vers minuit. A l'encontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure, et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer, il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec curiosité.