—Nous prenons tant de choses des Anglais en ce moment que nous pourrions devenir hypocrites et prudes comme eux, dit Henri.

Laurent avait apporté devant son maître tant d’ustensiles, tant de meubles différents, et de si jolies choses, que Paul ne put s’empêcher de dire:—Mais, tu vas en avoir pour deux heures?

—Non! dit Henri, deux heures et demie.

—Eh! bien, puisque nous sommes entre nous et que nous pouvons tout nous dire, explique-moi pourquoi un homme supérieur autant que tu l’es, car tu es supérieur, affecte d’outrer une fatuité qui ne doit pas être naturelle en lui. Pourquoi passer deux heures et demie à s’étriller, quand il suffit d’entrer un quart d’heure dans un bain, de se peigner en deux temps, et de se vêtir? Là, dis-moi ton système.

—Il faut que je t’aime bien, mon gros balourd, pour te confier de si hautes pensées, dit le jeune homme qui se faisait en ce moment brosser les pieds avec une brosse douce frottée de savon anglais.

—Mais je t’ai voué le plus sincère attachement, répondit Paul de Manerville, et je t’aime en te trouvant supérieur à moi...

—Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d’observer un fait moral, que la femme aime le fat, reprit de Marsay sans répondre autrement que par un regard à la déclaration de Paul. Sais-tu pourquoi les femmes aiment les fats? Mon ami, les fats sont les seuls hommes qui aient soin d’eux-mêmes. Or, avoir trop soin de soi, n’est-ce pas dire qu’on soigne en soi-même le bien d’autrui? L’homme qui ne s’appartient pas est précisément l’homme dont les femmes sont friandes. L’amour est essentiellement voleur. Je ne te parle pas de cet excès de propreté dont elles raffolent. Trouves-en une qui se soit passionnée pour un sans-soin, fût-ce un homme remarquable? Si le fait a eu lieu, nous devons le mettre sur le compte des envies de femme grosse, ces idées folles qui passent par la tête à tout le monde. Au contraire, j’ai vu des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Un fat qui s’occupe de sa personne s’occupe d’une niaiserie, de petites choses. Et qu’est-ce que la femme? Une petite chose, un ensemble de niaiseries. Avec deux mots dits en l’air, ne la fait-on pas travailler pendant quatre heures? Elle est sûre que le fat s’occupera d’elle, puisqu’il ne pense pas à de grandes choses. Elle ne sera jamais négligée pour la gloire, l’ambition, la politique, l’art, ces grandes filles publiques qui, pour elle, sont des rivales. Puis les fats ont le courage de se couvrir de ridicule pour plaire à la femme, et son cœur est plein de récompenses pour l’homme ridicule par amour. Enfin, un fat ne peut être fat que s’il a raison de l’être. C’est les femmes qui nous donnent ce grade-là. Le fat est le colonel de l’amour, il a des bonnes fortunes, il a son régiment de femmes à commander! Mon cher! à Paris, tout se sait, et un homme ne peut pas y être fat gratis. Toi qui n’as qu’une femme et qui peut-être as raison de n’en avoir qu’une, essaie de faire le fat?... tu ne deviendras même pas ridicule, tu seras mort. Tu deviendrais un préjugé à deux pattes, un de ces hommes condamnés inévitablement à faire une seule et même chose. Tu signifierais sottise comme M. de La Fayette signifie Amérique; M. de Talleyrand, diplomatie; Désaugiers, chanson; M. de Ségur, romance. S’ils sortent de leur genre, on ne croit plus à la valeur de ce qu’ils font. Voilà comme nous sommes en France, toujours souverainement injustes! M. de Talleyrand est peut-être un grand financier, M. de La Fayette un tyran, et Désaugiers un administrateur. Tu aurais quarante femmes l’année suivante, on ne t’en accorderait pas publiquement une seule. Ainsi donc la fatuité, mon ami Paul, est le signe d’un incontestable pouvoir conquis sur le peuple femelle. Un homme aimé par plusieurs femmes passe pour avoir des qualités supérieures; et alors c’est à qui l’aura, le malheureux! Mais crois-tu que ce ne soit rien aussi que d’avoir le droit d’arriver dans un salon, d’y regarder tout le monde du haut de sa cravate, ou à travers un lorgnon, et de pouvoir mépriser l’homme le plus supérieur s’il porte un gilet arriéré? Laurent, tu me fais mal! Après déjeuner, Paul, nous irons aux Tuileries voir l’adorable Fille aux yeux d’or.

Quand, après avoir fait un excellent repas, les deux jeunes gens eurent arpenté la terrasse des Feuillants et la grande allée des Tuileries, ils ne rencontrèrent nulle part la sublime Paquita Valdès pour le compte de laquelle se trouvaient cinquante des plus élégants jeunes gens de Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnaillés, cravachant, marchant, parlant, riant, et se donnant à tous les diables.

—Messe blanche, dit Henri; mais il m’est venu la plus excellente idée du monde. Cette fille reçoit des lettres de Londres, il faut acheter ou griser le facteur, décacheter une lettre, naturellement la lire, y glisser un petit billet doux, et la recacheter. Le vieux tyran, crudel tiranno, doit sans doute connaître la personne qui écrit les lettres venant de Londres et ne s’en défie plus.

Le lendemain, de Marsay vint encore se promener au soleil sur la terrasse des Feuillants, et y vit Paquita Valdès: déjà pour lui la passion l’avait embellie. Il s’affola sérieusement de ces yeux dont les rayons semblaient avoir la nature de ceux que lance le soleil et dont l’ardeur résumait celle de ce corps parfait où tout était volupté. De Marsay brûlait de frôler la robe de cette séduisante fille quand ils se rencontraient dans leur promenade; mais ses tentatives étaient toujours vaines. En un moment où il avait dépassé la duègne et Paquita, pour pouvoir se trouver du côté de la Fille aux yeux d’or quand il se retournerait, Paquita, non moins impatiente, s’avança vivement, et de Marsay se sentit presser la main par elle d’une façon tout à la fois si rapide et si passionnément significative, qu’il crut avoir reçu le choc d’une étincelle électrique. En un instant toutes ses émotions de jeunesse lui sourdirent au cœur. Quand les deux amants se regardèrent, Paquita parut honteuse; elle baissa les yeux pour ne pas revoir les yeux d’Henri, mais son regard se coula par en dessous pour regarder les pieds et la taille de celui que les femmes nommaient avant la révolution leur vainqueur.