—Tout cela me paraît prodigieusement drôle, lui dit de Marsay en l’examinant. Mais tu me parais une bonne fille, une nature bizarre; tu es, foi d’honnête homme, une charade vivante dont le mot me semble bien difficile à trouver.

Paquita ne comprit rien à ce que disait le jeune homme; elle le regarda doucement en ouvrant des yeux qui ne pouvaient jamais être bêtes, tant il s’y peignait de volupté.

—Tiens, mon amour, dit-elle en revenant à sa première idée, veux-tu me plaire?

—Je ferai tout ce que tu voudras, et même ce que tu ne voudras pas, répondit en riant de Marsay qui retrouva son aisance de fat en prenant la résolution de se laisser aller au cours de sa bonne fortune sans regarder ni en arrière ni en avant. Puis peut-être comptait-il sur sa puissance et sur son savoir-faire d’homme à bonnes fortunes pour dominer quelques heures plus tard cette fille, et en apprendre tous les secrets.

—Eh! bien, lui dit-elle, laisse-moi t’arranger à mon goût.

—Mets-moi donc à ton goût, dit Henri.

Paquita joyeuse alla prendre dans un des deux meubles une robe de velours rouge, dont elle habilla de Marsay, puis elle le coiffa d’un bonnet de femme et l’entortilla d’un châle. En se livrant à ses folies, faites avec une innocence d’enfant, elle riait d’un rire convulsif, et ressemblait à un oiseau battant des ailes; mais elle ne voyait rien au delà.

S’il est impossible de peindre les délices inouïes que rencontrèrent ces deux belles créatures faites par le ciel dans un moment où il était en joie, il est peut-être nécessaire de traduire métaphysiquement les impressions extraordinaires et presque fantastiques du jeune homme. Ce que les gens qui se trouvent dans la situation sociale où était de Marsay et qui vivent comme il vivait, savent le mieux reconnaître, est l’innocence d’une fille. Mais, chose étrange! si la Fille aux yeux d’or était vierge, elle n’était certes pas innocente. L’union si bizarre du mystérieux et du réel, de l’ombre et de la lumière, de l’horrible et du beau, du plaisir et du danger, du paradis et de l’enfer, qui s’était déjà rencontrée dans cette aventure, se continuait dans l’être capricieux et sublime dont se jouait de Marsay. Tout ce que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait connaître Henri de cette poésie des sens que l’on nomme l’amour, fut dépassé par les trésors que déroula cette fille dont les yeux jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu’ils faisaient. Ce fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rhythme de Saadi, ni celui de Pindare n’auraient exprimé l’extase pleine de confusion et la stupeur dont cette délicieuse fille fut saisie quand cessa l’erreur dans laquelle une main de fer la faisait vivre.

—Morte! dit-elle, je suis morte! Adolphe, emmène-moi donc au bout de la terre, dans une île où personne ne nous sache. Que notre fuite ne laisse pas de traces! Nous serions suivis dans l’enfer. Dieu! voici le jour. Sauve-toi. Te reverrai-je jamais? Oui, demain, je veux te revoir, dussé-je, pour avoir ce bonheur, donner la mort à tous mes surveillants. A demain.

Elle le serra dans ses bras par une étreinte où il y avait la terreur de la mort. Puis elle poussa un ressort qui devait répondre à une sonnette, et supplia de Marsay de se laisser bander les yeux.