—Que voulez-vous dire, monsieur? répondit-elle en rougissant. Je sais qu’il vous est arrivé plusieurs accidents fâcheux, auxquels j’ai pris beaucoup de part; mais comment puis-je y être pour quelque chose?
—Vous savez donc qu’il y a des bravi dirigés contre moi par l’homme de la rue Soly?
—Monsieur!
—Madame, maintenant je ne serai pas seul à vous demander compte, non pas de mon bonheur, mais de mon sang...
En ce moment, Jules Desmarets s’approcha.
—Que dites-vous donc à ma femme, monsieur?
—Venez vous en enquérir chez moi, si vous en êtes curieux, monsieur.
Et Maulincour sortit, laissant madame Jules pâle et presque en défaillance.
Il est bien peu de femmes qui ne se soient trouvées, une fois dans leur vie, à propos d’un fait incontestable, en face d’une interrogation précise, aiguë, tranchante, une de ces questions impitoyablement faites par leurs maris, et dont la seule appréhension donne un léger froid, dont le premier mot entre dans le cœur comme y entrerait l’acier d’un poignard. De là cet axiome: Toute femme ment. Mensonge officieux, mensonge véniel, mensonge sublime, mensonge horrible; mais obligation de mentir. Puis, cette obligation admise, ne faut-il pas savoir bien mentir? les femmes mentent admirablement en France. Nos mœurs leur apprennent si bien l’imposture! Enfin, la femme est si naïvement impertinente, si jolie, si gracieuse, si vraie dans le mensonge; elle en reconnaît si bien l’utilité pour éviter, dans la vie sociale, les chocs violents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu’il leur est nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijoux. Le mensonge devient donc pour elles le fond de la langue, et la vérité n’est plus qu’une exception; elles la disent, comme elles sont vertueuses, par caprice ou par spéculation. Puis, selon leur caractère, certaines femmes rient en mentant; celles-ci pleurent, celles-là deviennent graves; quelques-unes se fâchent. Après avoir commencé dans la vie par feindre de l’insensibilité pour les hommages qui les flattaient le plus, elles finissent souvent par se mentir à elles-mêmes. Qui n’a pas admiré leur apparence de supériorité au moment où elles tremblent pour les mystérieux trésors de leur amour? Qui n’a pas étudié leur aisance, leur facilité, leur liberté d’esprit dans les plus grands embarras de la vie? Chez elles, rien d’emprunté: la tromperie coule alors comme la neige tombe du ciel. Puis, avec quel art elles découvrent le vrai dans autrui! Avec quelle finesse elles emploient la plus droite logique, à propos de la question passionnée qui leur livre toujours quelque secret de cœur chez un homme assez naïf pour procéder près d’elles par interrogation! Questionner une femme, n’est-ce pas se livrer à elle? n’apprendra-t-elle pas tout ce qu’on veut lui cacher, et ne saura-t-elle pas se taire en parlant? Et quelques hommes ont la prétention de lutter avec la femme de Paris! avec une femme qui sait se mettre au-dessus des coups de poignards, en disant:—Vous êtes bien curieux! que vous importe? Pourquoi voulez-vous le savoir? Ah! vous êtes jaloux! Et si je ne voulais pas vous répondre? enfin, avec une femme qui possède cent trente-sept mille manières de dire NON, et d’incommensurables variations pour dire OUI. Le traité du non et du oui n’est-il pas une des plus belles œuvres diplomatiques, philosophiques, logographiques et morales qui nous restent à faire? Mais pour accomplir cette œuvre diabolique, ne faudrait-il pas un génie androgyne? aussi, ne sera-t-elle jamais tentée. Puis, de tous les ouvrages inédits, celui-là n’est-il pas le plus connu, le mieux pratiqué par les femmes? Avez-vous jamais étudié l’allure, la pose, la disinvoltura d’un mensonge? Examinez. Madame Desmarets était assise dans le coin droit de sa voiture, et son mari dans le coin gauche. Ayant su se remettre de son émotion en sortant du bal, madame Jules affectait une contenance calme. Son mari ne lui avait rien dit, et ne lui disait rien encore. Jules regardait par la portière les pans noirs des maisons silencieuses devant lesquelles il passait; mais tout à coup, comme poussé par une pensée déterminante, en tournant un coin de rue, il examina sa femme, qui semblait avoir froid, malgré la pelisse doublée de fourrure dans laquelle elle était enveloppée; il lui trouva un air pensif, et peut-être était-elle réellement pensive. De toutes les choses qui se communiquent, la réflexion et la gravité sont les plus contagieuses.
—Qu’est-ce que monsieur de Maulincour a donc pu te dire pour t’affecter si vivement, demanda Jules, et que veut-il donc que j’aille apprendre chez lui?