—Mes anges, dit Goriot d’une voix faible, pourquoi votre union est-elle due au malheur?
—Pour sauver la vie de Maxime, enfin pour sauver tout mon bonheur, reprit la comtesse encouragée par ces témoignages d’une tendresse chaude et palpitante, j’ai porté chez cet usurier que vous connaissez, un homme fabriqué par l’enfer, que rien ne peut attendrir, ce monsieur Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant monsieur de Restaud, les siens, les miens, tout, je les ai vendus. Vendus! comprenez-vous? il a été sauvé! Mais, moi, je suis morte. Restaud a tout su.
—Par qui? comment? Que je le tue! cria le père Goriot.
—Hier, il m’a fait appeler dans sa chambre. J’y suis allée... «Anastasie, m’a-t-il dit d’une voix... (oh! sa voix a suffi, j’ai tout deviné), où sont vos diamants?» Chez moi. «Non, m’a-t-il dit en me regardant, ils sont là, sur ma commode.» Et il m’a montré l’écrin qu’il avait couvert de son mouchoir. «Vous savez d’où ils viennent?» m’a-t-il dit. Je suis tombée à ses genoux... j’ai pleuré, je lui ai demandé de quelle mort il voulait me voir mourir.
—Tu as dit cela! s’écria le père Goriot. Par le sacré nom de Dieu, celui qui vous fera mal à l’une ou à l’autre, tant que je serai vivant, peut être sûr que je le brûlerai à petit feu! Oui, je le déchiquèterai comme....
Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge.
—Enfin, ma chère, il m’a demandé quelque chose de plus difficile à faire que de mourir. Le ciel préserve toute femme d’entendre ce que j’ai entendu!
—J’assassinerai cet homme, dit le père Goriot tranquillement. Mais il n’a qu’une vie, et il m’en doit deux. Enfin, quoi? reprit-il en regardant Anastasie.
—Eh bien, dit la comtesse en continuant, après une pause il m’a regardée: «Anastasie, m’a-t-il dit, j’ensevelis tout dans le silence, nous resterons ensemble, nous avons des enfants. Je ne tuerai pas monsieur de Trailles, je pourrais le manquer, et pour m’en défaire autrement je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer dans vos bras, ce serait déshonorer les enfants. Mais pour ne voir périr ni vos enfants, ni leur père, ni moi, je vous impose deux conditions. Répondez: Ai-je un enfant à moi?» J’ai dit oui. «Lequel?» a-t-il demandé. Ernest, notre aîné. «Bien, a-t-il dit. Maintenant, jurez-moi de m’obéir désormais sur un seul point.» J’ai juré. «Vous signerez la vente de vos biens quand je vous le demanderai.»
—Ne signe pas, cria le père Goriot. Ne signe jamais cela. Ah! ah! monsieur de Restaud, vous ne savez pas ce que c’est que de rendre une femme heureuse, elle va chercher le bonheur là où il est, et vous la punissez de votre niaise impuissance?... Je suis là, moi, halte là! il me trouvera dans sa route. Nasie, sois en repos. Ah, il tient à son héritier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, qui, sacré tonnerre, est mon petit-fils. Je puis bien le voir, ce marmot? Je le mets dans mon village, j’en aurai soin, sois bien tranquille. Je le ferai capituler, ce monstre-là, en lui disant: A nous deux! Si tu veux avoir ton fils, rends à ma fille son bien, et laisse-la se conduire à sa guise.