—Pour mademoiselle Césarine.

—Ah! garçon, tu es bien hardi, s’écria Birotteau. Mais garde bien ton secret, je te promets de l’oublier, et tu sortiras de chez moi demain. Je ne t’en veux pas; à ta place, diable! diable! j’en aurais fait tout autant. Elle est si belle!

—Ah, monsieur! dit le commis qui sentait sa chemise mouillée tant il se tressuait.

—Mon garçon, cette affaire n’est pas l’affaire d’un jour: Césarine est sa maîtresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toi-même, essuie tes yeux, tiens ton cœur en bride, et n’en parlons jamais. Je ne rougirais pas de t’avoir pour gendre: neveu de monsieur Popinot, juge au tribunal de première instance; neveu des Ragon, tu as le droit de faire ton chemin tout comme un autre: mais il y a des mais, des car, des si! Quel diable de chien me lâches-tu là dans une conversation d’affaire! Tiens, assieds-toi sur cette chaise, et que l’amoureux fasse place au commis. Popinot, es-tu homme de cœur? dit-il en regardant son commis. Te sens-tu le courage de lutter avec plus fort que toi, de te battre corps à corps?...

—Oui, monsieur.

—De soutenir un combat long, dangereux...

—De quoi s’agit-il?

—De couler l’huile de Macassar! dit Birotteau, se dressant en pied comme un héros de Plutarque. Ne nous abusons pas, l’ennemi est fort, bien campé, redoutable. L’huile de Macassar a été rondement menée. La conception est habile. Les fioles carrées ont l’originalité de la forme. Pour mon projet, j’ai pensé à faire les nôtres triangulaires; mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince clissées en roseau; elles auraient un air mystérieux, et le consommateur aime tout ce qui l’intrigue.

—C’est coûteux, dit Popinot. Il faudrait tout établir au meilleur marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants.

—Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-y bien, l’huile de Macassar se défendra! elle est spécieuse, elle a un nom séduisant. On la présente comme une importation étrangère, et nous aurons le malheur d’être de notre pays. Voyons, Popinot, te sens-tu de force à tuer Macassar? D’abord tu l’emporteras dans les expéditions d’outre-mer: il paraît que Macassar est réellement aux Indes, il est plus naturel alors d’envoyer le produit français aux Indiens que de leur renvoyer ce qu’ils sont censés nous fournir. A toi les pacotilleurs! Mais il faut lutter à l’étranger, lutter dans les départements! Or l’huile de Macassar a été bien affichée, il ne faut pas se déguiser sa puissance, elle est poussée, le public la connaît.