De Marsay prit son lorgnon et dit:—Ah! c’est vrai, je pensais que cette figure ne m’était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler...
—Ai Pien, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d’homme mécontent, afaient eine gomde chaise moi, che les ai faforissé t’eine fordine, et ils n’ont bas si l’addentre ein chour te plis.
—Monsieur le baron! s’écria Birotteau.
Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et, sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. Monsieur de Nucingen était sur la première marche de l’escalier, le parfumeur l’atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la porte, monsieur de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit: Eh pien! c’esde andenti? foyesse ti Dilet, ai harranchez tit affec li. Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de l’empire sur le baron, il remonta l’escalier avec la rapidité d’une hirondelle, se glissa dans la salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver: il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à l’étonnement du parfumeur qui descendit lentement les escaliers. César courut chez du Tillet qui était, lui dit-on, à la campagne, chez madame Roguin. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être conduit aussi promptement que par la poste à Nogent-sur-Marne. A Nogent-sur-Marne, le concierge lui apprit que Monsieur et Madame étaient repartis à Paris. Birotteau revint brisé. Lorsqu’il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait de trouver sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau de malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donner les plus douces consolations et lui affirmer que tout irait bien.
Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du Tillet, au petit jour, en faction. Il pria le portier de du Tillet de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l’introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux pièces d’or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux courtisans et aux solliciteurs, lui permirent d’arriver à son but. A huit heures et demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre et secouait les idées confuses du réveil, bâillait, se détortillait, demandant pardon à son ancien patron, Birotteau se trouva face à face avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voyait son seul ami.
—Faites, faites, dit Birotteau.
—Que voulez-vous, mon bon César? dit du Tillet.
César livra, non sans d’affreuses palpitations, la réponse et les exigences du baron de Nucingen à l’inattention de du Tillet, qui l’entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait son feu. Le valet de chambre écoutait, César ne l’apercevait pas, mais il le vit enfin, s’arrêta confus et reprit au coup d’éperon que lui donna du Tillet:—Allez, allez, je vous écoute! dit le banquier distrait. Le bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d’argent tigrées par quelques fils d’or, en le perçant jusqu’au cœur par une lueur diabolique.
—Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, sans garantie; est-ce ma faute? Comment vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes? Je suis avant tout banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque; je n’existe que par le crédit, nous en sommes tous là. Voulez-vous de l’argent?
—Pouvez-vous me donner tout ce dont j’ai besoin?