Le festin, le bal, tout eut lieu chez un marchand de vin de la rue de Charenton, au premier étage, dans une grande chambre éclairée par des lampes à réflecteurs en fer-blanc, tendue d’un papier crasseux à hauteur des tables, et le long des murs de laquelle il y avait des bancs de bois. Dans cette chambre, quatre-vingts personnes endimanchées, flanquées de bouquets et de rubans, toutes animées par l’esprit de la Courtille, le visage enflammé, dansaient comme si le monde allait finir. Les mariés s’embrassaient à la satisfaction générale, et c’étaient des hé! hé! des ha! ha! facétieux mais réellement moins indécents que ne le sont les timides œillades des jeunes filles bien élevées. Tout ce monde exprimait un contentement brutal qui avait je ne sais quoi de communicatif.

Mais ni les physionomies de cette assemblée, ni la noce, ni rien de ce monde n’a trait à mon histoire. Retenez seulement la bizarrerie du cadre. Figurez-vous bien la boutique ignoble et peinte en rouge, sentez l’odeur du vin, écoutez les hurlements de cette joie, restez bien dans ce faubourg, au milieu de ces ouvriers, de ces vieillards, de ces pauvres femmes livrés au plaisir d’une nuit!

L’orchestre se composait de trois aveugles des Quinze-Vingts; le premier était violon, le second clarinette, et le troisième flageolet. Tous trois étaient payés en bloc sept francs pour la nuit. Sur ce prix-là, certes, ils ne donnaient ni du Rossini, ni du Beethoven, ils jouaient ce qu’ils voulaient et ce qu’ils pouvaient; personne ne leur faisait de reproches, charmante délicatesse! Leur musique attaquait si brutalement le tympan, qu’après avoir jeté les yeux sur l’assemblée, je regardai ce trio d’aveugles, et fus tout d’abord disposé à l’indulgence en reconnaissant leur uniforme. Ces artistes étaient dans l’embrasure d’une croisée; pour distinguer leurs physionomies, il fallait donc être près d’eux: je n’y vins pas sur-le-champ; mais quand je m’en rapprochai, je ne sais pourquoi, tout fut dit, la noce et sa musique disparut, ma curiosité fut excitée au plus haut degré, car mon âme passa dans le corps du joueur de clarinette. Le violon et le flageolet avaient tous deux des figures vulgaires, la figure si connue de l’aveugle, pleine de contention, attentive et grave; mais celle de la clarinette était un de ces phénomènes qui arrêtent tout court l’artiste et le philosophe.

Figurez-vous le masque en plâtre de Dante, éclairé par la lueur rouge du quinquet, et surmonté d’une forêt de cheveux d’un blanc argenté. L’expression amère et douloureuse de cette magnifique tête était agrandie par la cécité, car les yeux morts revivaient par la pensée; il s’en échappait comme une lueur brûlante, produite par un désir unique, incessant, énergiquement inscrit sur un front bombé que traversaient des rides pareilles aux assises d’un vieux mur. Ce vieillard soufflait au hasard, sans faire la moindre attention à la mesure ni à l’air, ses doigts se baissaient ou se levaient, agitaient les vieilles clefs par une habitude machinale, il ne se gênait pas pour faire ce que l’on nomme des canards en termes d’orchestre, les danseurs ne s’en apercevaient pas plus que les deux acolytes de mon Italien; car je voulais que ce fût un Italien, et c’était un Italien. Quelque chose de grand et de despotique se rencontrait dans ce vieil Homère qui gardait en lui-même une Odyssée condamnée à l’oubli. C’était une grandeur si réelle qu’elle triomphait encore de son abjection, c’était un despotisme si vivace qu’il dominait la pauvreté. Aucune des violentes passions qui conduisent l’homme au bien comme au mal, en font un forçat ou un héros, ne manquait à ce visage noblement coupé, lividement italien, ombragé par des sourcils grisonnants qui projetaient leur ombre sur des cavités profondes où l’on tremblait de voir reparaître la lumière de la pensée, comme on craint de voir venir à la bouche d’une caverne quelques brigands armés de torches et de poignards. Il existait un lion dans cette cage de chair, un lion dont la rage s’était inutilement épuisée contre le fer de ses barreaux. L’incendie du désespoir s’était éteint dans ses cendres, la lave s’était refroidie; mais les sillons, les bouleversements, un peu de fumée attestaient la violence de l’éruption, les ravages du feu. Ces idées, réveillées par l’aspect de cet homme, étaient aussi chaudes dans mon âme qu’elles étaient froides sur sa figure.

Entre chaque contredanse, le violon et le flageolet, sérieusement occupés de leur verre et de leur bouteille, suspendaient leur instrument au bouton de leur redingote rougeâtre, avançaient la main sur une petite table placée dans l’embrasure de la croisée où était leur cantine, et offraient toujours à l’Italien un verre plein qu’il ne pouvait prendre lui-même, car la table se trouvait derrière sa chaise; chaque fois, la clarinette les remerciait par un signe de tête amical. Leurs mouvements s’accomplissaient avec cette précision qui étonne toujours chez les aveugles des Quinze-Vingts, et qui semble faire croire qu’ils voient. Je m’approchai des trois aveugles pour les écouter; mais quand je fus près d’eux, ils m’étudièrent, ne reconnurent sans doute pas la nature ouvrière, et se tinrent cois.

—De quel pays êtes-vous, vous qui jouez de la clarinette?

—De Venise, répondit l’aveugle avec un léger accent italien.

—Êtes-vous né aveugle, ou êtes-vous aveugle par...

—Par accident, répondit-il vivement, une maudite goutte sereine.

—Venise est une belle ville, j’ai toujours eu la fantaisie d’y aller.