La physionomie du vieillard s’anima, ses rides s’agitèrent, il fut violemment ému.
—Si j’y allais avec vous, vous ne perdriez pas votre temps, me dit-il.
—Ne lui parlez pas de Venise, me dit le violon, ou notre doge va commencer son train; avec ça qu’il a déjà deux bouteilles dans le bocal, le prince!
—Allons, en avant, père Canard, dit le flageolet.
Tous trois se mirent à jouer; mais pendant le temps qu’ils mirent à exécuter les quatre contredanses, le Vénitien me flairait, il devinait l’excessif intérêt que je lui portais. Sa physionomie quitta sa froide expression de tristesse; je ne sais quelle espérance égaya tous ses traits, se coula comme une flamme bleue dans ses rides; il sourit, et s’essuya le front, ce front audacieux et terrible; enfin il devint gai comme un homme qui monte sur son dada.
—Quel âge avez-vous? lui demandai-je.
—Quatre-vingt-deux ans!
—Depuis quand êtes-vous aveugle?
—Voici bientôt cinquante ans, répondit-il avec un accent qui annonçait que ses regrets ne portaient pas seulement sur la perte de sa vue, mais sur quelque grand pouvoir dont il aurait été dépouillé.
—Pourquoi vous appellent-ils donc le doge? lui demandai-je.