—Ah! une farce, dit-il, je suis patricien de Venise, et j’aurais été doge tout comme un autre.
—Comment vous nommez-vous donc?
—Ici, me dit-il, le père Canet. Mon nom n’a jamais pu s’écrire autrement sur les registres; mais, en italien, c’est Marco Facino Cane, principe de Varese.
—Comment? vous descendez du fameux condottiere Facino Cane dont les conquêtes ont passé aux ducs de Milan?
—E vero, me dit-il. Dans ce temps-là, pour n’être pas tué par les Visconti, le fils de Cane s’est réfugié à Venise et s’est fait inscrire sur le Livre d’or. Mais il n’y a pas plus de Cane maintenant que de livre. Et il fit un geste effrayant de patriotisme éteint et de dégoût pour les choses humaines.
—Mais si vous étiez sénateur de Venise, vous deviez être riche; comment avez-vous pu perdre votre fortune?
A cette question il leva la tête vers moi, comme pour me contempler par un mouvement vraiment tragique, et me répondit:—Dans les malheurs!
Il ne songeait plus à boire, il refusa par un geste le verre de vin que lui tendit en ce moment le vieux flageolet, puis il baissa la tête. Ces détails n’étaient pas de nature à éteindre ma curiosité. Pendant la contredanse que jouèrent ces trois machines, je contemplai le vieux noble vénitien avec les sentiments qui dévorent un homme de vingt ans. Je voyais Venise et l’Adriatique, je la voyais en ruines sur cette figure ruinée. Je me promenais dans cette ville si chère à ses habitants, j’allais du Rialto au grand canal, du quai des Esclavons au Lido, je revenais à sa cathédrale, si originalement sublime; je regardais les fenêtres de la Casa Doro, dont chacune a des ornements différents; je contemplais ses vieux palais si riches de marbre, enfin toutes ces merveilles avec lesquelles le savant sympathise d’autant plus qu’il les colore à son gré, et ne dépoétise pas ses rêves par le spectacle de la réalité. Je remontais le cours de la vie de ce rejeton du plus grand des condottieri, en y cherchant les traces de ses malheurs et les causes de cette profonde dégradation physique et morale qui rendait plus belles encore les étincelles de grandeur et de noblesse ranimées en ce moment. Nos pensées étaient sans doute communes, car je crois que la cécité rend les communications intellectuelles beaucoup plus rapides en défendant à l’attention de s’éparpiller sur les objets extérieurs. La preuve de notre sympathie ne se fit pas attendre. Facino Cane cessa de jouer, se leva, vint à moi et me dit un:—Sortons! qui produisit sur moi l’effet d’une douche électrique. Je lui donnai le bras, et nous nous en allâmes.
Quand nous fûmes dans la rue, il me dit:—Voulez-vous me mener à Venise, m’y conduire, voulez-vous avoir foi en moi? vous serez plus riche que ne le sont les dix maisons les plus riches d’Amsterdam ou de Londres, plus riche que les Rothschild, enfin riche comme les Mille et une Nuits.
Je pensai que cet homme était fou; mais il y avait dans sa voix une puissance à laquelle j’obéis. Je me laissai conduire et il me mena vers les fossés de la Bastille comme s’il avait eu des yeux. Il s’assit sur une pierre dans un endroit fort solitaire où depuis fut bâti le pont par lequel le canal Saint-Martin communique avec la Seine. Je me mis sur une autre pierre devant ce vieillard dont les cheveux blancs brillèrent comme des fils d’argent à la clarté de la lune. Le silence que troublait à peine le bruit orageux des boulevards qui arrivait jusqu’à nous, la pureté de la nuit, tout contribuait à rendre cette scène vraiment fantastique.