»Que cette monomanie a poussé le marquis d’Espard à des actions dénuées de sens; que, contre les habitudes de son rang et les idées qu’il professait sur le devoir de la noblesse, il a entrepris une affaire commerciale pour laquelle il souscrit journellement des obligations à terme qui menacent aujourd’hui son honneur et sa fortune, attendu qu’elles emportent pour lui la qualité de négociant, et peuvent, faute de payement, le faire déclarer en faillite; que ces obligations, contractées envers les marchands de papier, les imprimeurs, les lithographes et les coloristes, qui ont fourni les éléments nécessaires à cette publication intitulée: Histoire pittoresque de la Chine, et paraissant par livraisons, sont d’une telle importance, que ces mêmes fournisseurs ont supplié l’exposante de requérir l’interdiction du marquis d’Espard afin de sauver leurs créances...»
—Cet homme est un fou, s’écria Bianchon.
—Tu crois cela, toi! dit le juge. Il faut l’entendre. Qui n’écoute qu’une cloche n’entend qu’un son.
—Mais il me semble....., dit Bianchon.
—Mais il me semble, dit Popinot, que si quelqu’un de mes parents voulait s’emparer de l’administration de mes biens, et qu’au lieu d’être un simple juge, de qui les collègues peuvent examiner tous les jours l’état moral, je fusse duc et pair, un avoué quelque peu rusé, comme est Desroches, pourrait dresser une requête semblable contre moi.
«Que l’éducation de ses enfants a souffert de cette monomanie, et qu’il leur a fait apprendre, contrairement à tous les usages de l’enseignement, les faits de l’histoire chinoise qui contredisent les doctrines de la religion catholique, et leur a fait apprendre les dialectes chinois...»
—Ici Desroches me paraît drôle, dit Bianchon.
—La requête a été dressée par quelque premier clerc qui n’était pas très Chinois, dit le juge.
«Qu’il laisse souvent ses enfants dénués des choses les plus nécessaires; que l’exposante, malgré ses instances, ne peut les voir; que le sieur marquis d’Espard les lui amène une seule fois par an; que, sachant les privations auxquelles ils sont soumis, elle a fait de vains efforts pour leur donner les choses les plus nécessaires à l’existence, et desquelles ils manquaient...»
—Oh! madame la marquise, voici des farces. Qui prouve trop ne prouve rien. Mon cher enfant, dit le juge en laissant le dossier sur ses genoux, quelle est la mère qui jamais a manqué de cœur, d’esprit, d’entrailles, au point de rester au-dessous des inspirations suggérées par l’instinct animal? Une mère est aussi rusée pour arriver à ses enfants qu’une jeune fille peut l’être pour conduire à bien une intrigue d’amour. Si ta marquise avait voulu nourrir ou vêtir ses enfants, le diable ne l’en aurait, certes, pas empêchée! hein? Elle est un peu trop longue, cette couleuvre, pour un vieux juge! Continuons!