«Que l’âge auquel arrivent lesdits enfants exige, dès à présent, qu’il soit pris des précautions pour les soustraire à la funeste influence de cette éducation, qu’il y soit pourvu selon leur rang, et qu’ils n’aient point sous les yeux l’exemple que leur donne la conduite de leur père;

»Qu’à l’appui des faits présentement allégués, il existe des preuves dont le tribunal obtiendra facilement la répétition: maintes fois monsieur d’Espard a nommé le juge de paix du douzième arrondissement un mandarin de troisième classe; il a souvent appelé les professeurs du collége Henri IV des lettrés (Ils s’en fâchent!). A propos des choses les plus simples, il a dit que cela ne se passait pas ainsi en Chine; il fait, dans le cours d’une conversation ordinaire, allusion soit à la dame Jeanrenaud, soit à des événements arrivés sous le règne de Louis XIV, et demeure alors plongé dans une mélancolie noire: il s’imagine parfois être en Chine. Plusieurs de ses voisins, notamment les sieurs Edme Becker, étudiant en médecine, Jean-Baptiste Frémiot, professeur, domiciliés dans la même maison, pensent, après avoir pratiqué le marquis d’Espard, que sa monomanie, en tout ce qui est relatif à la Chine, est une conséquence d’un plan formé par le sieur baron Jeanrenaud et la dame veuve sa mère pour achever l’anéantissement des facultés morales du marquis d’Espard, attendu que le seul service que paraît rendre à monsieur d’Espard la dame Jeanrenaud est de lui procurer tout ce qui a rapport à l’empire de la Chine;

»Qu’enfin l’exposante offre de prouver au Tribunal que les sommes absorbées par les sieur et dame veuve Jeanrenaud, de 1814 à 1828, ne s’élèvent pas à moins d’un million de francs.

»A la confirmation des faits qui précèdent, l’exposante offre à monsieur le Président le témoignage des personnes qui voient habituellement monsieur le marquis d’Espard, et dont les noms et qualités sont désignés ci-dessous, parmi lesquelles beaucoup l’ont suppliée de provoquer l’interdiction de monsieur le marquis d’Espard, comme le seul moyen de mettre sa fortune à l’abri de sa déplorable administration, et ses enfants loin de sa funeste influence.

»Ce considéré, monsieur le Président, et vu les pièces ci-jointes, l’exposante requiert qu’il vous plaise, attendu que les faits qui précèdent prouvent évidemment l’état de démence et d’imbécillité de monsieur le marquis d’Espard, ci-dessus nommé, qualifié et domicilié, ordonner que, pour parvenir à l’interdiction d’icelui, la présente requête et les pièces à l’appui seront communiquées à monsieur le procureur du Roi, et commettre l’un de messieurs les juges du tribunal à l’effet de faire le rapport au jour que vous voudrez bien indiquer, pour être sur le tout par le Tribunal statué ce qu’il appartiendra, et vous ferez justice,» etc.

—Et voici, dit Popinot, l’ordonnance du Président qui me commet! Eh! bien, que veut de moi la marquise d’Espard? Je sais tout. J’irai demain avec mon greffier chez monsieur le marquis, car ceci ne me paraît pas clair du tout.

—Écoutez, mon cher oncle, je ne vous ai jamais demandé le moindre petit service qui eût trait à vos fonctions judiciaires; eh! bien, je vous prie d’avoir pour madame d’Espard une complaisance que mérite sa situation. Si elle venait ici, vous l’écouteriez?

—Oui.

—Eh! bien, allez l’entendre chez elle: madame d’Espard est une femme maladive, nerveuse, délicate, qui se trouverait mal dans votre nid à rats. Allez-y le soir, au lieu d’y accepter à dîner, puisque la loi vous défend de boire et de manger chez vos justiciables.

—La loi ne vous défend-elle pas de recevoir des legs de vos morts? dit Popinot croyant apercevoir une teinte d’ironie sur les lèvres de son neveu.