—Hein! dit Bixiou en s’en allant sous les arcades de la Place-Royale, avez-vous bien examiné les deux oncles? deux exemplaires de Shylock. Ils vont, je le parie, à la Halle placer leurs écus à cent pour cent par semaine. Ils prêtent sur gage, ils vendent des habits, des galons, des fromages, des femmes et des enfants; ils sont arabes-juifs-génois-grecs-genevois-lombards et parisiens, nourris par une louve et enfantés par une Turque.
—Je crois bien, l’oncle Mitral a été huissier, dit Godard.
—Voyez-vous! dit du Bruel.
—Je vais aller voir tirer la pierre, reprit Bixiou, mais je voudrais bien étudier le salon de monsieur Rabourdin: vous êtes bien heureux de pouvoir y aller, du Bruel.
—Moi! dit le vaudevilliste, que voulez-vous que j’y fasse? ma figure ne se prête pas aux compliments de condoléance. Et puis, c’est bien vulgaire aujourd’hui d’aller faire queue chez les gens destitués.
A minuit, le salon de madame Rabourdin était désert, il ne restait plus que deux ou trois personnes, des Lupeaulx et les maîtres de la maison. Quand Schinner, madame et monsieur Octave de Camps furent partis, des Lupeaulx se leva d’un air mystérieux, se plaça le dos à la pendule, et regarda tour à tour la femme et le mari.
—Mes amis, leur dit-il, rien n’est perdu, car le ministre et moi nous vous restons. Dutocq entre deux pouvoirs a préféré celui qui lui paraissait le plus fort. Il a servi la Grande-Aumônerie et la Cour, il m’a trahi, c’est dans l’ordre: un homme politique ne se plaint jamais d’une trahison. Seulement Baudoyer sera destitué dans quelques mois, et replacé sans doute à la préfecture de police, car la Grande-Aumônerie ne l’abandonnera pas.
Et il fit une longue tirade sur la Grande-Aumônerie, sur les dangers que courait le gouvernement à s’appuyer sur l’Église, sur les Jésuites, etc. Mais il n’est pas inutile de faire observer que la Cour et la Grande-Aumônerie, à laquelle des journaux libéraux accordaient une influence énorme sur l’Administration, s’étaient très-peu mêlées du sieur Baudoyer. Ces petites intrigues se mouraient dans la haute sphère devant les grands intérêts qui s’y agitaient. Si quelques paroles furent arrachées par l’importunité du curé de Saint-Paul et de monsieur Gaudron, la sollicitation s’était tue à la première observation du ministre. Les passions seules faisaient la police de la Congrégation en se dénonçant les unes les autres... Le pouvoir occulte de cette association, bien permise en présence de l’effrontée société de la Doctrine intitulée: Aide-toi, le ciel t’aidera, ne devenait formidable que par l’action dont la dotaient gratuitement les subordonnés en s’en menaçant à l’envi. Enfin les calomnies libérales se plaisaient à configurer la Grande-Aumônerie en un géant politique, administratif, civil et militaire. La peur se fera toujours des idoles. En ce moment, Baudoyer croyait à la Grande-Aumônerie, tandis que la seule aumônerie qui l’avait protégé siégeait au café Thémis. Il est, à certaines époques, des noms, des institutions, des pouvoirs à qui l’on prête tous les malheurs, à qui l’on dénie leurs talents, et qui servent de raison coefficiente aux sots. De même que M. de Talleyrand fut censé saluer tout événement par un bon mot, de même, en ce moment de la Restauration, la Grande-Aumônerie faisait et défaisait tout. Malheureusement elle ne faisait ni ne défaisait rien. Son influence n’était entre les mains ni d’un cardinal de Richelieu ni d’un cardinal Mazarin; mais entre les mains d’une espèce de cardinal de Fleury, qui, timide pendant cinq ans, n’osa que pendant un jour, et osa mal. Plus tard, la Doctrine fit impunément à Saint-Merry plus que Charles X ne prétendit faire en juillet 1830. Sans l’article sur la censure si sottement mis dans la nouvelle Charte, le journalisme aurait eu son Saint-Merry aussi. La branche cadette aurait légalement exécuté le plan de Charles X.
—Restez Chef de Bureau sous Baudoyer, ayez ce courage, reprit des Lupeaulx, soyez un véritable homme politique; laissez les pensées et les mouvements généreux de côté, renfermez-vous dans vos fonctions; ne dites pas un mot à votre Directeur, ne lui donnez pas un conseil, ne faites rien sans son ordre. En trois mois Baudoyer quittera le Ministère ou destitué ou déporté sur une autre plage administrative. Il ira à la maison du Roi peut-être. Il m’est arrivé deux fois dans ma vie d’être ainsi couché sous une avalanche de niaiseries, j’ai laissé passer.
—Oui, dit Rabourdin, mais vous n’étiez pas calomnié, atteint dans votre honneur, compromis...