Un quart d’heure après, le bonhomme Canquoëlle se leva, prit son parapluie, et s’en alla tranquillement. N’est-il pas nécessaire d’expliquer quel homme terrible et profond se cachait sous l’habit du père Canquoëlle, de même que l’abbé Carlos recélait Vautrin? Ce méridional, né à Canquoëlle, le seul domaine de sa famille, assez honorable d’ailleurs, avait nom Peyrade. Il appartenait en effet à la branche cadette de la maison de La Peyrade, une vieille mais pauvre famille du Comtat, qui possède encore la petite terre de La Peyrade. Il était venu, lui septième enfant, à pied à Paris, avec deux écus de six livres dans sa poche, en 1772, à l’âge de dix-sept ans, poussé par les vices d’un tempérament fougueux, par la brutale envie de parvenir qui attire tant de méridionaux dans la capitale, quand ils ont compris que la maison paternelle ne pourra jamais fournir les rentes de leurs passions. On comprendra toute la jeunesse de Peyrade en disant qu’en 1782 il était le confident, le héros de la lieutenance-générale de police, où il fut très-estimé par messieurs Lenoir et d’Albert, les deux derniers lieutenants-généraux. La Révolution n’eut pas de police, elle n’en avait pas besoin. L’espionnage, alors assez général, s’appela civisme. Le Directoire, gouvernement un peu plus régulier que celui du Comité de Salut public, fut obligé de reconstituer une police, et le Premier Consul en acheva la création par la préfecture de police et par le Ministère de la Police générale. Peyrade, l’homme des traditions, créa le personnel, de concert avec un homme appelé Corentin, beaucoup plus fort que Peyrade d’ailleurs, quoique plus jeune, et qui ne fut un homme de génie que dans les souterrains de la police. En 1808, les immenses services que rendit Peyrade furent récompensés par sa nomination au poste éminent de Commissaire-Général de police à Anvers. Dans la pensée de Napoléon, cette espèce de Préfecture de police équivalait à un ministère de la police chargé de surveiller la Hollande. Au retour de la campagne de 1809, Peyrade fut enlevé d’Anvers par un ordre du cabinet de l’Empereur, amené en poste à Paris entre deux gendarmes, et jeté à la Force. Deux mois après, il sortit de prison, cautionné par son ami Corentin, après avoir toutefois subi, chez le Préfet de police, trois interrogatoires de chacun six heures. Peyrade devait-il sa disgrâce à l’activité miraculeuse avec laquelle il avait secondé Fouché dans la défense des côtes de la France, attaquées par ce qu’on a, dans le temps, nommé l’expédition de Walcheren, et dans laquelle le duc d’Otrante déploya des capacités dont s’effraya l’Empereur? Ce fut probable dans le temps pour Fouché; mais aujourd’hui que tout le monde sait ce qui se passa dans ce temps au Conseil des ministres convoqué par Cambacérès, c’est une certitude. Tous foudroyés par la nouvelle de la tentative de l’Angleterre, qui rendait à Napoléon l’expédition de Boulogne, et surpris sans le maître alors retranché dans l’île de Lobau, où l’Europe le croyait perdu, les ministres ne savaient quel parti prendre. L’opinion générale fut d’expédier un courrier à l’Empereur; mais Fouché seul osa tracer le plan de campagne qu’il mit d’ailleurs à exécution.—Agissez comme vous voudrez, lui dit Cambacérès; mais moi qui tiens à ma tête, j’expédie un rapport à l’Empereur. On sait quel absurde prétexte prit l’Empereur, à son retour, en plein Conseil d’État, pour disgracier son ministre et le punir d’avoir sauvé la France sans lui. Depuis ce jour, l’Empereur doubla l’inimitié du prince de Talleyrand de celle du duc d’Otrante, les deux seuls grands politiques dus à la Révolution, et qui peut-être eussent sauvé Napoléon en 1813. On prit, pour mettre Peyrade à l’écart, le vulgaire prétexte de concussion: il avait favorisé la contrebande en partageant quelques profits avec le haut commerce. Ce traitement était rude pour un homme qui devait le bâton de maréchal du Commissariat-Général à de grands services rendus. Cet homme, vieilli dans la pratique des affaires, possédait les secrets de tous les gouvernements depuis l’an 1775, époque de son entrée à la Lieutenance-Générale de police. L’Empereur, qui se croyait assez fort pour créer des hommes à son usage, ne tint aucun compte des représentations qui lui furent faites plus tard en faveur d’un homme considéré comme un des plus sûrs, des plus habiles et des plus fins de ces génies inconnus, chargés de veiller à la sûreté des États. Peyrade fut d’autant plus cruellement atteint, que, libertin et gourmand, il se trouvait relativement aux femmes dans la situation d’un pâtissier qui aimerait les friandises. Ses habitudes étaient devenues chez lui la nature même: il ne pouvait plus se passer de bien dîner, de jouer, de mener enfin cette vie de grand seigneur sans faste à laquelle s’adonnent tous les gens de facultés puissantes, et qui se sont fait un besoin de distractions exorbitantes. Puis, il avait jusqu’alors grandement vécu sans jamais être tenu à représentation, mangeant à même, car on ne comptait jamais ni avec lui ni avec Corentin, son ami. Cyniquement spirituel, il aimait d’ailleurs son état, il était philosophe. Enfin, un espion, à quelque étage qu’il soit dans la machine de la police, ne peut pas plus qu’un forçat revenir à une profession dite honnête ou libérale. Une fois marqués, une fois immatriculés, les espions et les condamnés ont pris, comme les diacres, un caractère indélébile. Il est des êtres auxquels l’État Social imprime des destinations fatales. Pour son malheur, Peyrade s’était amouraché d’une jolie petite fille, un enfant qu’il avait la certitude d’avoir eu lui-même d’une actrice célèbre, à laquelle il rendit un service et qui en fut reconnaissante pendant trois mois. Peyrade, qui fit revenir son enfant d’Anvers, se vit donc sans ressources dans Paris, avec un secours annuel de douze cents francs accordé par la Préfecture de police au vieil élève de Lenoir. Il se logea rue des Moineaux, au quatrième, dans un petit appartement de cinq pièces, pour deux cent cinquante francs.

Si jamais homme doit sentir l’utilité, les douceurs de l’amitié, n’est-ce pas le lépreux moral appelé par la foule un espion, par le peuple un mouchard, par l’administration un agent? Peyrade et Corentin étaient donc amis comme Oreste et Pylade. Peyrade avait formé Corentin, comme Vien forma David: l’élève surpassa promptement le maître. Ils avaient commis ensemble plus d’une expédition (Voir Une ténébreuse affaire). Peyrade, heureux d’avoir deviné le mérite de Corentin, l’avait lancé dans la carrière en lui préparant un triomphe. Il força son élève à se servir d’une maîtresse qui le dédaignait comme d’un hameçon à prendre un homme (Voir Les Chouans). Et Corentin avait à peine alors vingt-cinq ans!... Corentin, resté l’un des généraux dont le Ministre de la police est le Connétable, avait gardé, sous le duc de Rovigo, la place éminente qu’il occupait sous le duc d’Otrante. Or, il en était alors de la Police Générale comme de la Police Judiciaire. A chaque affaire un peu vaste, on passait des forfaits, pour ainsi dire, avec les trois, quatre ou cinq agents capables. Le ministre, instruit de quelque complot, averti de quelque machination, n’importe comment, disait à l’un des colonels de sa police:—Que vous faut-il pour arriver à tel résultat? Corentin répondait après un mûr examen:—Vingt, trente, quarante mille francs. Puis, une fois l’ordre donné d’aller en avant, tous les moyens et les hommes à employer étaient laissés au choix et au jugement de Corentin ou de l’agent désigné. La Police Judiciaire agissait d’ailleurs ainsi pour la découverte des crimes avec Vidocq.

La Police Politique, de même que la Police Judiciaire, prenait ses hommes principalement parmi les agents connus, immatriculés, habituels, et qui sont comme les soldats de cette force secrète si nécessaire aux gouvernements, malgré les déclamations des philanthropes ou des moralistes à petite morale. Mais l’excessive confiance due aux deux ou trois généraux de la trempe de Peyrade et de Corentin impliquait, chez eux, le droit d’employer des personnes inconnues, toujours néanmoins à charge de rendre compte au ministre dans les cas graves. Or, l’expérience, la finesse de Peyrade étaient trop précieuses à Corentin, qui, la bourrasque de 1810 passée, employa son vieil ami, le consulta toujours, et subvint largement à ses besoins. Corentin trouva moyen de donner environ mille francs par mois à Peyrade. De son côté, Peyrade rendit d’immenses services à Corentin. En 1816, Corentin, à propos de la découverte de la conspiration où devait tremper le bonapartiste Gaudissart, essaya de faire réintégrer Peyrade à la Police Générale du Royaume; mais une influence inconnue écarta Peyrade. Voici pourquoi. Dans leur désir de se rendre nécessaires, Peyrade et Corentin, à l’instigation du duc d’Otrante, avaient organisé, pour le compte de Louis XVIII, une Contre-Police dans laquelle Contenson et quelques autres agents de cette force furent employés. Louis XVIII mourut, instruit de secrets qui resteront des secrets pour les historiens les mieux informés. La lutte de la Police Générale du Royaume et de la Contre-Police du Roi engendra d’horribles affaires dont le secret a été gardé par quelques échafauds. Ce n’est ici ni le lieu ni l’occasion d’entrer dans des détails à ce sujet, car les Scènes de la Vie Parisienne ne sont pas les Scènes de la Vie Politique; et il suffit de faire apercevoir quels étaient les moyens d’existence de celui qu’on appelait le bonhomme Canquoëlle au café David, par quels fils il se rattachait au pouvoir terrible et mystérieux de la Police. De 1817 à 1822, Corentin, Peyrade et leurs agents eurent pour mission d’espionner souvent le ministre lui-même. Ceci peut expliquer pourquoi le Ministère refusa d’employer Peyrade, sur qui Corentin, à l’insu de Peyrade, fit tomber les soupçons des ministres, afin d’utiliser son ami, quand sa réintégration lui parut impossible. Les ministres eurent confiance en Corentin, ils le chargèrent de surveiller Peyrade, ce qui fit sourire Louis XVIII. Corentin et Peyrade restaient alors entièrement les maîtres du terrain. Contenson, pendant long-temps attaché à Peyrade, le servait encore. Il s’était mis au service de Gardes du Commerce par les ordres de Corentin et de Peyrade. En effet, par suite de cette espèce de fureur qu’inspire une profession exercée avec amour, ces deux généraux aimaient à placer leurs plus habiles soldats dans tous les endroits où les renseignements pouvaient abonder. D’ailleurs, les vices de Contenson, ses habitudes dépravées exigeaient tant d’argent, qu’il lui fallait beaucoup de besogne. Contenson, sans commettre aucune indiscrétion, avait dit à Louchard qu’il connaissait le seul homme capable de satisfaire le baron de Nucingen. Peyrade était, en effet, le seul agent qui pouvait faire impunément de la police pour le compte d’un particulier. Louis XVIII mort, Peyrade perdit non-seulement toute son importance, mais encore les bénéfices de sa position d’Espion Ordinaire de Sa Majesté. En se croyant indispensable, il avait continué son train de vie. Les femmes, la bonne chère et le Cercle des Étrangers avaient préservé de toute économie un homme qui jouissait, comme tous les gens taillés pour les vices, d’une constitution de fer. Mais, de 1826 à 1829, près d’atteindre soixante-quatorze ans, il enrayait, selon son expression. D’année en année, Peyrade avait vu son bien-être diminuant. Il assistait aux funérailles de la Police, il voyait avec chagrin le gouvernement de Charles X en abandonnant les bonnes traditions. De session en session, la Chambre rognait les allocations nécessaires à l’existence de la Police, en haine de ce moyen de gouvernement et par parti pris de moraliser cette institution.

—C’est comme si l’on voulait faire la cuisine en gants blancs, disait Peyrade à Corentin.

Corentin et Peyrade apercevaient 1830 dès 1825. Ils connaissaient la haine intime que Louis XVIII portait à son successeur, ce qui explique son laisser-aller avec la branche cadette, et sans laquelle son règne et sa politique seraient une énigme sans mot.

En vieillissant, son amour pour sa fille naturelle avait grandi chez Peyrade. Pour elle, il s’était mis sous sa forme bourgeoise, car il voulait marier sa Lydie à quelque honnête homme. Aussi, depuis trois ans surtout, voulait-il se caser, soit à la Préfecture de Police, soit à la Direction de la Police Générale du Royaume, dans quelque place ostensible, avouable. Il avait fini par inventer une place dont la nécessité se ferait, disait-il à Corentin, sentir tôt ou tard. Il s’agissait de créer à la Préfecture de Police un Bureau dit de renseignements, qui serait un intermédiaire entre la Police de Paris proprement dite, la Police Judiciaire et la Police du Royaume, afin de faire profiter la Direction Générale de toutes ces forces disséminées. Peyrade seul pouvait, à son âge, après cinquante-cinq ans de discrétion, être l’anneau qui rattacherait les trois polices, être enfin l’archiviste à qui la Politique et la Justice s’adresseraient pour s’éclairer en certains cas. Peyrade espérait ainsi rencontrer, Corentin aidant, une occasion d’attraper une dot et un mari pour sa petite Lydie. Corentin avait déjà parlé de cette affaire au Directeur-Général de la Police du Royaume, sans parler de Peyrade, et le Directeur-Général, un Méridional, jugeait nécessaire de faire venir la proposition de la Préfecture.

Au moment où Contenson avait frappé trois coups avec sa pièce d’or sur la table du café, signal qui voulait dire: «J’ai à vous parler,» le doyen des hommes de police était à penser à ce problème: «Par quel personnage, par quel intérêt faire marcher le Préfet de Police actuel?» Et il avait l’air d’un imbécile étudiant son Courrier français.—Notre pauvre Fouché, se disait-il en cheminant le long de la rue Saint-Honoré, ce grand homme est mort! nos intermédiaires avec Louis XVIII sont en disgrâce! D’ailleurs, comme me le disait Corentin hier, on ne croit plus à l’agilité ni à l’intelligence d’un septuagénaire.... Ah! pourquoi me suis-je habitué à dîner chez Véry, à boire des vins exquis.... à chanter la Mère Godichon.... à jouer quand j’ai de l’argent! Pour s’assurer une position, il ne suffit pas d’avoir de l’esprit, comme dit Corentin, il faut encore de l’esprit de conduite! Ce cher monsieur Lenoir m’a bien prédit mon sort quand il s’est écrié, à propos de l’affaire du Collier:—Vous ne serez jamais rien! en apprenant que je n’étais pas resté sous le lit de la fille Oliva.

Si le vénérable père Canquoëlle (on l’appelait le père Canquoëlle dans sa maison) était resté rue des Moineaux, au quatrième étage, croyez qu’il avait trouvé, dans la disposition du local, des bizarreries qui favorisaient l’exercice de ses terribles fonctions. Sise au coin de la rue Saint-Roch, sa maison se trouvait sans voisinage d’un côté. Comme elle était partagée en deux portions, au moyen de l’escalier, il existait, à chaque étage, deux chambres complétement isolées. Ces deux chambres étaient situées du côté de la rue Saint-Roch. Au-dessus du quatrième étage s’étendaient des mansardes dont l’une servait de cuisine, et dont l’autre était l’appartement de l’unique servante du père Canquoëlle, une Flamande nommée Katt, qui avait nourri Lydie. Le père Canquoëlle avait fait sa chambre à coucher de la première des deux pièces séparées, et de la seconde son cabinet. Un gros mur mitoyen isolait ce cabinet par le fond. La croisée, qui voyait sur la rue des Moineaux, faisait face à un mur d’encoignure sans fenêtre. Or, comme toute la largeur de la chambre de Peyrade les séparait de l’escalier, les deux amis ne craignaient aucun regard, aucune oreille, en causant d’affaires dans ce cabinet fait exprès pour leur affreux métier. Par précaution, Peyrade avait mis un lit de paille, une thibaude et un tapis très-épais dans la chambre de la Flamande, sous prétexte de rendre heureuse la nourrice de son enfant. De plus, il avait condamné la cheminée, en se servant d’un poêle dont le tuyau sortait par le mur extérieur sur la rue Saint-Roch. Enfin, il avait étendu sur le carreau plusieurs tapis, afin d’empêcher les locataires de l’étage inférieur de saisir aucun bruit. Expert en moyens d’espionnage, il sondait le mur mitoyen, le plafond et le plancher une fois par semaine, et les visitait comme un homme qui veut tuer des insectes importuns.

La certitude d’être là, sans témoins ni auditeurs, avait fait choisir ce cabinet à Corentin pour salle de délibération quand il ne délibérait pas chez lui. Le logement de Corentin n’était connu que du Directeur-Général de la Police du Royaume et de Peyrade, il y recevait les personnages que le ministère ou le château prenaient pour intermédiaires dans les circonstances graves; mais aucun agent, aucun homme en sous-ordre n’y venait, et il combinait les choses du métier chez Peyrade. Dans cette chambre sans aucune apparence se tramèrent des plans, se prirent des résolutions qui fourniraient d’étranges annales et des drames curieux, si les murs pouvaient parler. Là s’analysèrent, de 1816 à 1826, d’immenses intérêts. Là se découvrirent dans leur germe les événements qui devaient peser sur la France. Là, Peyrade et Corentin, aussi prévoyants, mais plus instruits que Bellart, le Procureur-Général, se disaient dès 1819:—Si Louis XVIII ne veut pas frapper tel ou tel coup, se défaire de tel prince, il exècre donc son frère? il veut donc lui léguer une révolution?

La porte de Peyrade était ornée d’une ardoise sur laquelle il trouvait parfois des marques bizarres, des chiffres écrits à la craie. Cette espèce d’algèbre infernale offrait aux initiés des significations très-claires.