En quittant le baron, Contenson alla tranquillement de la rue Saint-Lazare à la rue Saint-Honoré, jusqu’au café David; il y regarda par les carreaux et aperçut un vieillard connu là sous le nom du père Canquoëlle.

Le café David, situé rue de la Monnaie au coin de la rue Saint-Honoré, a joui pendant les trente premières années de ce siècle d’une sorte de célébrité, circonscrite d’ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là se réunissaient les vieux négociants retirés ou les gros commerçants encore en exercice: les Camusot, les Lebas, les Pillerault, les Popinot, quelques propriétaires comme le petit père Molineux. On y voyait de temps en temps le vieux père Guillaume qui y venait de la rue du Colombier. On y parlait politique entre soi, mais prudemment, car l’opinion du café David était le libéralisme. On s’y racontait les cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer les uns des autres!... Ce café, comme tous les cafés d’ailleurs, avait son personnage original dans ce père Canquoëlle, qui y venait depuis l’année 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler politique en sa présence. Quelquefois ce bonhomme, dont la simplicité fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu pour un ou deux mois; mais ses absences, toujours attribuées à ses infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l’âge de soixante ans, n’étonnaient jamais personne.

—Qu’est donc devenu le père Canquoëlle?... disait-on à la dame du comptoir.

—J’ai dans l’idée, répondait-elle, qu’un beau jour nous apprendrons sa mort par les Petites-Affiches.

Le père Canquoëlle donnait dans sa prononciation un perpétuel certificat de son origine, il disait une estatue, espécialle, le peuble et ture pour turc. Son nom était celui d’un petit bien appelé Les Canquoëlles, mot qui signifie hanneton dans quelques provinces, et situé dans le département de Vaucluse, d’où il était venu. On avait fini par dire Canquoëlle au lieu de des Canquoëlles, sans que le bonhomme s’en fâchât, la noblesse lui semblait morte en 1793; d’ailleurs le fief des Canquoëlles ne lui appartenait pas, il était cadet d’une branche cadette. Aujourd’hui la mise du père Canquoëlle semblerait étrange; mais de 1811 à 1820, elle n’étonnait personne. Ce vieillard portait des souliers à boucles en acier à facettes, des bas de soie à raies circulaires alternativement blanches et bleues, une culotte en pou-de-soie à boucles ovales pareilles à celle des souliers, quant à la façon. Un gilet blanc à broderie, un vieil habit de drap verdâtre-marron à boutons de métal et une chemise à jabot plissé dormant complétaient ce costume. A moitié du jabot brillait un médaillon en or où se voyait sous verre un petit temple en cheveux, une de ces adorables petitesses de sentiment qui rassurent les hommes, tout comme un épouvantail effraie les moineaux. La plupart des hommes, comme les animaux, s’effraient et se rassurent avec des riens. La culotte du père Canquoëlle se soutenait par une boucle qui, selon la mode du dernier siècle, la serrait au-dessus de l’abdomen. De la ceinture pendaient parallélement deux chaînes d’acier composées de plusieurs chaînettes, et terminées par un paquet de breloques. Sa cravate blanche était tenue par derrière au moyen d’une petite boucle en or. Enfin sa tête neigeuse et poudrée se parait encore, en 1816, du tricorne municipal que portait aussi monsieur Try, Président du Tribunal. Ce chapeau, si cher au vieillard, le père Canquoëlle l’avait remplacé depuis peu (le bonhomme crut devoir ce sacrifice à son temps) par cet ignoble chapeau rond contre lequel personne n’ose réagir. Une petite queue, serrée dans un ruban, décrivait dans le dos de l’habit une trace circulaire où la crasse disparaissait sous une fine tombée de poudre. En vous arrêtant au trait distinctif du visage, un nez plein de gibbosités, rouge et digne de figurer dans un plat de truffes, vous eussiez supposé un caractère facile, niais et débonnaire à cet honnête vieillard essentiellement gobe-mouche, et vous en eussiez été la dupe, comme tout le café David, où jamais personne n’avait examiné le front observateur, la bouche sardonique et les yeux froids de ce vieillard dodeliné de vices, calme comme un Vitellius dont le ventre impérial reparaissait, pour ainsi dire, palingénésiquement.

En 1816, un jeune Commis-Voyageur, nommé Gaudissart, habitué du café David, se grisa de onze heures à minuit avec un officier à demi-solde. Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquoëlle qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient, et la dame du comptoir. Dans les vingt-quatre heures Gaudissart fut arrêté: la conspiration était découverte. Deux hommes périrent sur l’échafaud. Ni Gaudissart, ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquoëlle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s’observa pendant un an, et l’on s’effraya de la police, de concert avec le père Canquoëlle qui parlait de déserter le café David, tant il avait horreur de la police.

Contenson entra dans le café, demanda un petit verre d’eau-de-vie, ne regarda pas le père Canquoëlle occupé à lire les journaux; seulement, quand il eut lampé son verre d’eau-de-vie, il prit la pièce d’or du baron, et appela le garçon en frappant trois coups secs sur la table. La dame du comptoir et le garçon examinèrent la pièce d’or avec un soin très-injurieux pour Contenson; mais leur défiance était autorisée par l’étonnement que causait à tous les habitués l’aspect de Contenson.

—Cet or est-il le produit d’un vol ou d’un assassinat?... Telle était la pensée de quelques esprits forts et clairvoyants qui regardaient Contenson par-dessous leurs lunettes tout en ayant l’air de lire leur journal. Contenson, qui voyait tout et ne s’étonnait jamais de rien, s’essuya dédaigneusement les lèvres avec un foulard où il n’y avait que trois reprises, reçut le reste de sa monnaie, empocha tous les gros sous dans son gousset dont la doublure, jadis blanche, était aussi noire que le drap du pantalon, et n’en laissa pas un seul au garçon.

—Quel gibier de potence! dit le père Canquoëlle à monsieur Pillerault son voisin.

—Bah! répondit à tout le café monsieur Camusot, qui seul n’avait pas montré le moindre étonnement, c’est Contenson, le bras droit de Louchard, notre Garde du Commerce. Ces drôles ont peut-être quelqu’un à pincer dans le quartier...