—Aujourd’hui, dit le faux prêtre à sa créature, nous jouons le tout pour le tout; mais heureusement les cartes sont biseautées.

Pendant quelque temps Lucien fut assidu, par ordre de son terrible Mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait pas être soupçonné d’avoir une fille entretenue pour maîtresse. Il trouva d’ailleurs dans le plaisir d’être aimé, dans l’entraînement d’une vie mondaine, une force d’emprunt pour s’étourdir. Il obéissait à mademoiselle Clotilde de Grandlieu en ne la voyant plus qu’au Bois ou aux Champs-Élysées.

Le lendemain du jour où Esther fut enfermée dans la maison du Garde, l’être, pour elle problématique et terrible qui lui pesait sur le cœur, vint lui proposer de signer en blanc trois papiers timbrés, aggravés de ces mots tortionnaires: Accepté pour soixante mille francs, sur le premier;—Accepté pour cent vingt mille francs, sur le second;—Accepté pour cent vingt mille francs, sur le troisième. En tout trois cent mille francs d’acceptations. En mettant bon pour, vous faites un simple billet. Le mot accepté constitue la lettre de change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le tribunal de police correctionnelle n’inflige presque jamais, et que la cour d’assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le rare mérite d’être inutile, en ce qu’elle n’atteint jamais les fripons (Voir Illusions perdues).

—Il s’agit, dit l’Espagnol à Esther, de tirer Lucien d’embarras: nous avons soixante mille francs de dettes, et avec ces trois cent mille francs nous nous en tirerons peut-être.

Après avoir antidaté de six mois les lettres de change, l’abbé les fit tirer sur Esther par un homme incompris de la police correctionnelle, et dont les aventures, malgré le bruit qu’elles ont fait, furent bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande symphonie de juillet 1830.

Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d’industrie, fils d’un huissier de Boulogne près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères, laissa, vers 1824, son fils sans aucune ressource après lui avoir donné cette brillante éducation, la folie des petits bourgeois pour leurs enfants. A vingt-trois ans, le jeune et brillant élève en droit avait déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes:

Georges d’Estourny.

Cette carte donnait à son personnage un parfum d’aristocratie. Ce fashionable eut l’audace de prendre tilbury, groom, et de hanter les clubs. Un mot expliquera tout: il faisait des affaires à la Bourse avec l’argent des femmes entretenues dont il était le confident. Enfin il succomba devant la Police correctionnelle, où il comparut accusé de se servir de cartes trop heureuses; il avait des complices, des jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loups-cerviers et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de cette double affaire. Au temps de sa splendeur, Georges d’Estourny, joli garçon, bon enfant surtout, généreux comme un chef de voleurs, avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa sa spéculation sur l’accointance d’Esther avec ce célèbre escroc, accident particulier aux femmes de cette classe. Georges d’Estourny, dont l’ambition s’était enhardie avec le succès, avait pris sous sa protection un homme venu du fond d’un département pour faire des affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de condamnations encourues avec courage dans la lutte de la Presse contre le Gouvernement de Charles X, dont la persécution s’était ralentie pendant le ministère Martignac. On avait alors gracié le sieur Cérizet, ce gérant responsable, surnommé le Courageux-Cérizet. Or, Cérizet, patronné pour la forme par les sommités de la Gauche, fonda une maison qui tenait à la fois à l’agence d’affaires, à la Banque et à la maison de commission. Ce fut une de ces positions qui ressemblent, dans le commerce, à ces domestiques annoncés dans les Petites-Affiches, comme pouvant et sachant tout faire. Cérizet fut très-heureux de se lier avec Georges d’Estourny, qui le forma. Esther, en vertu de l’anecdote sur Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d’une portion de la fortune de Georges d’Estourny. Un endos en blanc signé Georges d’Estourny rendit Carlos Herrera maître des valeurs qu’il avait créées. Ce faux n’avait aucun danger du moment où, soit mademoiselle Esther, soit quelqu’un pour elle, pouvait ou devait payer. Après avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Jacques Collin y reconnut l’un de ces personnages obscurs décidés à faire fortune, mais... légalement. Cérizet, le vrai dépositaire de d’Estourny, restait nanti de sommes importantes alors engagées dans la Hausse, à la Bourse, et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à Paris; on méprise un homme, on n’en méprise pas l’argent. L’abbé se rendit chez Cérizet dans l’intention de le travailler à sa manière, car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce digne associé de d’Estourny. Le Courageux-Cérizet demeurait dans un entresol, rue du Gros-Chenet, et l’abbé, qui se fit mystérieusement annoncer comme venant de la part de Georges d’Estourny, surprit le soi-disant banquier pâle de cette annonce. L’abbé vit, dans un modeste cabinet, un petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d’après la description que lui en avait faite Lucien, le judas de David Séchard.

—Pouvons-nous parler ici sans crainte d’être entendus? dit l’Espagnol métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à lunettes bleues, aussi propre, aussi net qu’un puritain allant au Prêche.

—Et pourquoi, monsieur? dit Cérizet. Qui êtes-vous?