—Savez-vous, disait Blondet à de Marsay dans le foyer de l’Opéra, que la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous l’avons reconnue ici pour être la maîtresse du petit Rubempré?
A Paris, comme en province, tout se sait. La police de la rue de Jérusalem n’est pas si bien faite que celle du monde, où chacun s’espionne sans le savoir. Aussi Carlos avait-il bien deviné quel était le danger de la position de Lucien pendant et après la rue Taitbout.
Il n’existe pas de situation plus horrible que celle où se trouvait madame du Val-Noble, et le mot être à pied la rend à merveille. L’insouciance et la prodigalité de ces femmes les empêchent de songer à l’avenir. Dans ce monde exceptionnel, beaucoup plus comique et spirituel qu’on ne le pense, les femmes qui ne sont pas belles de cette beauté positive, presque inaltérable et facile à reconnaître, les femmes qui ne peuvent être aimées enfin que par caprice, pensent seules à leur vieillesse et se font une fortune: plus elles sont belles, plus imprévoyantes elles sont.—Tu as donc peur de devenir laide, que tu te fais des rentes?... est un mot de Florine à Mariette qui peut faire comprendre une des causes de cette prodigalité. Dans le cas d’un spéculateur qui se tue, d’un prodigue à bout de ses sacs, ces femmes tombent donc avec une effroyable rapidité d’une opulence effrontée à une profonde misère. Elles se jettent alors dans les bras de la marchande à la toilette, elles vendent à vil prix des bijoux exquis, elles font des dettes, surtout pour rester dans un luxe apparent qui leur permette de retrouver ce qu’elles viennent de perdre: une caisse où puiser. Ces hauts et bas de leur vie expliquent assez bien la cherté d’une liaison presque toujours ménagée, en réalité, comme Asie avait agrafé (autre mot du vocabulaire) Nucingen avec Esther. Aussi ceux qui connaissent bien leur Paris savent-ils parfaitement à quoi s’en tenir en retrouvant aux Champs-Élysées, ce bazar mouvant et tumultueux, telle femme en voiture de louage, après l’avoir vue, un an, six mois auparavant, dans un équipage étourdissant de luxe et de la plus belle tenue.—Quand on tombe à Sainte-Pélagie, il faut savoir rebondir au bois de Boulogne, disait Florine en riant avec Blondet du petit vicomte de Portenduère. Quelques femmes habiles ne risquent jamais ce contraste. Elles restent ensevelies en d’affreux hôtels garnis, où elles expient leurs profusions par des privations comme en souffrent les voyageurs égarés dans un Sahara quelconque; mais elles n’en conçoivent pas la moindre velléité d’économie. Elles se hasardent aux bals masqués, elles entreprennent un voyage en province, elles se montrent bien mises sur les boulevards par les belles journées. Elles trouvent d’ailleurs entre elles le dévouement que se témoignent les classes proscrites. Les secours à donner coûtent peu de chose à la femme heureuse, qui se dit en elle-même:—Je serai comme ça dimanche. La protection la plus efficace est néanmoins celle de la marchande à la toilette. Quand cette usurière se trouve créancière, elle remue et fouille tous les cœurs de vieillards en faveur de son hypothèque à brodequins et à chapeaux. Incapable de prévoir le désastre d’un des plus riches et des plus habiles Agents de change, madame du Val-Noble fut donc prise en plein désordre. Elle employait l’argent de Falleix à ses caprices, et s’en remettait sur lui pour les choses utiles et pour son avenir.—Comment, disait-elle à Mariette, s’attendre à cela de la part d’un homme qui paraissait si bon enfant?
Dans presque toutes les classes de la société, le bon enfant est un homme qui a de la largeur, qui prête quelques écus par ci par là sans les redemander, qui se conduit toujours d’après les règles d’une certaine délicatesse, en dehors de la moralité vulgaire, obligée, courante. Il y a des gens dits vertueux et probes qui, semblablement à Nucingen, ont ruiné leurs bienfaiteurs, et il y a des gens sortis de la Police Correctionnelle qui sont d’une ingénieuse probité pour une femme. La vertu complète, le rêve de Molière, Alceste, est excessivement rare; elle se rencontre néanmoins. Le bon enfant est le produit d’une certaine grâce dans le caractère qui ne prouve rien: un homme est ainsi comme le chat est soyeux, comme une pantoufle est faite pour être prête au pied. Donc, dans l’acception du mot bon enfant par les femmes entretenues, Falleix devait avertir sa maîtresse de la faillite et lui laisser de quoi vivre. D’Estourny, le galant escroc, était un bon enfant; il trichait au jeu, mais il avait mis de côté trente mille francs pour sa maîtresse. Aussi, dans les soupers de carnaval, les femmes répondaient-elles à ses accusateurs: «C’est égal!... vous aurez beau dire, Georges était un bon enfant, et il avait de belles manières, il méritait un meilleur sort!» Les filles se moquent des lois, elles adorent une certaine délicatesse. Elles savent se vendre, comme Esther, pour un beau idéal secret, leur religion à elles.
Après avoir à grand’peine sauvé quelques bijoux du naufrage, madame du Val-Noble succombait sous le poids terrible de cette accusation:—Elle a ruiné Falleix! Elle atteignait à l’âge de trente ans, et quoiqu’elle fût dans tout le développement de sa beauté, néanmoins elle pouvait d’autant mieux passer pour une vieille femme que, dans ces crises, une femme a contre soi toutes ses rivales. Mariette, Florine et Tullia recevaient bien leur amie à dîner, lui donnaient bien quelques secours; mais, ne connaissant pas le chiffre de ses dettes, elles n’osaient sonder la profondeur de ce gouffre. Six ans d’intervalle constituaient un point d’aiguille un peu trop long dans les fluctuations de la mer parisienne, entre la Torpille et madame du Val-Noble, pour que la femme à pied s’adressât à la femme en voiture; mais la Val-Noble savait Esther trop généreuse pour ne pas songer parfois qu’elle avait, selon son mot, hérité d’elle, et venir à elle dans une rencontre qui semblerait fortuite, quoique cherchée. Pour faire arriver ce hasard, madame du Val-Noble, mise en femme comme il faut, se promenait aux Champs-Élysées tous les jours, ayant au bras Théodore Gaillard, qui a fini par l’épouser et qui, dans cette détresse, se conduisait très-bien avec son ancienne maîtresse, il lui donnait des loges et la faisait inviter à toutes les parties. Elle se flattait que, par un beau temps, Esther se promènerait, et qu’elles se trouveraient face à face. Esther avait Paccard pour cocher, car sa maison fut, en cinq jours, organisée par Asie, par Europe et Paccard, d’après les instructions de Carlos, de manière à faire de la maison rue Saint-Georges une place forte. De son côté, Peyrade, mu par sa haine profonde, par son désir de vengeance, et surtout dans le dessein d’établir sa chère Lydie, prit pour but de promenade les Champs-Élysées, dès que Contenson lui dit que la maîtresse de monsieur de Nucingen y était visible. Peyrade se mettait si parfaitement en Anglais, et parlait si bien en français avec les gazouillements que les Anglais introduisent dans notre langage; il savait si purement l’anglais, il connaissait si complétement les affaires de ce pays, où par trois fois, la police de Paris l’avait envoyé, en 1779 et 1786, qu’il soutint son rôle d’Anglais chez des ambassadeurs et à Londres, sans éveiller de soupçons. Peyrade, qui tenait beaucoup de Musson, le fameux mystificateur, savait se déguiser avec tant d’art que Contenson, un jour ne le reconnut pas. Accompagné de Contenson déguisé en mulâtre, Peyrade examinait, de cet œil qui semble inattentif, mais qui voit tout, Esther et ses gens. Il se trouva donc naturellement dans la contre-allée où les gens à équipage se promènent quand il fait sec et beau, le jour où Esther y rencontra madame du Val-Noble. Peyrade, suivi de son mulâtre en livrée, marcha sans affectation, et en vrai nabab qui ne pense qu’à lui-même, sur la ligne des deux femmes, de manière à saisir à la volée quelques mots de leur conversation.
—Eh! bien, ma chère enfant, disait Esther à madame du Val-Noble, venez me voir. Nucingen se doit à lui-même de ne pas laisser sans un liard la maîtresse de son Agent de change...
—D’autant plus qu’on dit qu’il l’a ruiné, dit Théodore Gaillard, et que nous pourrions bien le faire chanter...
—Il dîne chez moi demain, viens, ma bonne, dit Esther. Puis elle lui dit à l’oreille:—J’en fais ce que je veux, il n’a pas encore ça! Elle mit un de ses ongles tout ganté sous la plus jolie de ses dents, et fit ce geste assez connu dont la signification énergique veut dire: rien du tout!
—Tu le tiens...
—Ma chère, il n’a encore que payé mes dettes...