—Je me trouve assez bien pour me risquer, répondit Tullia.
Tullia vint donc au premier entr’acte, et renouvela connaissance avec Esther, qui se tint dans les généralités.
—Et d’où reviens-tu, ma chère enfant? demanda la danseuse qui n’en pouvait mais de curiosité.
—Oh! je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un Anglais jaloux comme un tigre, un nabab; je l’appelais un nabot, car il n’était pas si grand que le bailli de Ferrette. Et je suis retombée à un banquier, de caraïbe en syllabe, comme dit Florine. Aussi, maintenant que me voilà revenue à Paris, ai-je des envies de m’amuser qui me vont rendre un vrai Carnaval. J’aurai maison ouverte. Ah! il faut me refaire de cinq ans de solitude, et je commence à me rattraper. Cinq ans d’Anglais, c’est trop; d’après les affiches, on doit n’y être que six semaines.
—Est-ce le baron qui t’a donné cette dentelle?
—Non, c’est un reste de Nabab... Ai-je du malheur, ma chère! il était jaune comme un rire d’ami devant un succès. J’ai cru qu’il mourrait en dix mois. Bah! il était fort comme une Alpe. Il faut se défier de tous ceux qui se disent malades du foie... Je ne veux plus entendre parler de foie. J’ai eu trop de foi aux proverbes..... Ce nabab m’a volée: il est mort sans faire de testament, et la famille m’a mise à la porte comme si j’avais eu la peste. Aussi j’ai dit à ce gros-là:—Paye pour deux! Vous avez bien raison de m’appeler une Jeanne d’Arc, j’ai perdu l’Angleterre! et je mourrai peut-être brûlée.
—D’amour! dit Tullia.
—Et vive! répondit Esther que ce mot rendit songeuse.
Le baron riait de toutes ces niaiseries au gros sel, mais il ne les comprenait pas toujours sur-le-champ, en sorte que son rire ressemblait à ces fusées oubliées qui partent après un feu d’artifice.
Nous vivons tous dans une sphère quelconque, et les habitants de toutes les sphères sont doués d’une dose égale de curiosité. Le lendemain, à l’Opéra, l’aventure du retour d’Esther fut la nouvelle des coulisses. Le matin, de deux heures à quatre heures, tout le Paris des Champs-Élysées avait reconnu la Torpille, et savait enfin quel était l’objet de la passion du baron de Nucingen.