—Le misérable m’appelle toujours madame, et garde le plus beau sang-froid du monde au moment où tous les hommes sont plus ou moins gentils. L’amour, tiens, ma foi, c’est pour lui, comme de se faire la barbe. Il essuie ses rasoirs, il les remet dans l’étui, se regarde dans la glace, et a l’air de se dire:—Je ne me suis pas coupé. Puis il me traite avec un respect à rendre une femme folle. Cet infâme milord Pot-au-Feu ne s’amuse-t-il pas à faire cacher ce pauvre Théodore, et à le laisser debout dans mon cabinet de toilette pendant des demi-journées. Enfin il s’étudie à me contrarier en tout. Et avare... comme Gobseck et Gigonnet ensemble. Il me mène dîner, il ne me paye pas la voiture qui me ramène, si par hasard je n’ai pas demandé la mienne.
—Hé! bien, dit Esther, que te donne-t-il pour ce service-là?
—Mais, ma chère, absolument rien. Cinq cents francs, tout sec, par mois, et il me paye la remise. Mais, ma chère, qu’est-ce que c’est?... une voiture comme celles qu’on loue aux épiciers le jour de leur mariage pour aller à la Mairie, à l’Église et au Cadran-Bleu... Il me taonne avec le respect. Si j’essaie d’avoir mal aux nerfs et d’être mal disposée, il ne se fâche pas, il me dit:—Ie veuie qué milédy fesse sa petite voloir, por que rienne n’est pius détestabel,—no gentlemen—qué dé dire à ioune genti phâme: «Vos été ioune bellôt dé cottône, ioune merchendise!... Hé! hé! vos étez à ein member of society de temprence, and anti-Slavery.» Et mon drôle reste pâle, sec, froid, en me faisant ainsi comprendre qu’il a du respect pour moi comme il en aurait pour un nègre, et que cela ne tient pas à son cœur, mais à ses opinions d’abolitionniste.
—Il est impossible d’être plus infâme, dit Esther, mais je le ruinerais, ce chinois-là!
—Le ruiner? dit madame de Val-Noble, il faudrait qu’il m’aimât!... Mais toi-même, tu ne voudrais pas lui demander deux liards. Il t’écouterait gravement, et te dirait, avec ces formes britanniques qui font trouver les giffles aimables, qu’il te paye assez cher, por le petit chose qu’été lé amor dans son paour existence.
—Dire que, dans notre état, ou peut rencontrer des hommes comme celui-là, s’écria Esther.
—Ah! ma chère, tu as eu de la chance, toi!... soigne bien ton Nucingen.
—Mais il a une idée, ton Nabab!
—C’est ce que me dit Adèle, répondit madame de Val-Noble.
—Tiens, cet homme-là, ma chère, aura pris le parti de se faire haïr par une femme, et de se faire renvoyer en tant de temps, dit Esther.