—Comment, dit Corentin, monsieur David Séchard et sa femme n’ont pas deux ou trois millions de fortune...

—Mais, s’écria la femme de l’aubergiste, c’est ce qu’on donne à messieurs Cointet, qui l’ont dépouillé de son invention, et il n’a pas eu d’eux plus de vingt mille francs... Où donc voulez-vous que ces honnêtes gens aient pris des millions? ils étaient bien gênés pendant la vie de leur père. Sans Kolb, leur régisseur, et madame Kolb, qui leur est tout aussi dévouée que son mari, ils auraient eu bien de la peine à vivre. Qu’avaient-ils donc, avec la Verberie?... mille écus de rentes!...

Corentin prit à part Derville et lui dit: In vino veritas! la vérité se trouve dans les bouchons. Pour mon compte, je regarde une auberge comme le véritable État Civil d’un pays, le notaire n’est pas plus instruit que l’aubergiste de tout ce qui se passe dans un petit endroit... Voyez! nous sommes censés connaître les Cointet, Kolb, etc... Un aubergiste est le répertoire vivant de toutes les aventures, il fait la police sans s’en douter. Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d’honnêtes mouchards. Mais nous ne sommes pas obligés de nous fier à ce rapport, quoique déjà l’on saurait dans cette petite ville quelque chose des douze cent mille francs disparus pour payer la terre de Rubempré... Nous ne resterons pas ici long-temps....

—Je l’espère, dit Derville.

—Voilà pourquoi, reprit Corentin. J’ai trouvé le moyen le plus naturel pour faire sortir la vérité de la bouche des époux Séchard. Je compte sur vous pour appuyer, de votre autorité d’avoué, la petite ruse dont je me servirai pour vous faire entendre un compte clair et net de leur fortune.—Après le dîner, nous partirons pour aller chez monsieur Séchard, dit Corentin à la femme de l’aubergiste, vous aurez soin ne nous préparer des lits, nous voulons chacun notre chambre. A la Belle-Étoile, il doit y avoir de la place.

—Oh! monsieur, dit la femme, nous avons trouvé l’enseigne.

—Oh! le calembour existe dans tous les départements, dit Corentin, vous n’en avez pas le monopole.

—Vous êtes servis, messieurs, dit l’aubergiste.

—Et, où diable ce jeune homme aurait-il pris son argent?... L’anonyme aurait-il raison? serait-ce la monnaie d’une belle fille? dit Derville à Corentin en s’attablant pour dîner.

—Ah! ce serait le sujet d’une autre enquête, dit Corentin. Lucien de Rubempré vit, m’a dit monsieur le duc de Chaulieu, avec une juive convertie, qui se faisait passer pour Hollandaise, et nommée Esther Van-Bogseck.