—Quelle singulière coïncidence! dit l’avoué, je cherche l’héritière d’un Hollandais appelé Gobseck, c’est le même nom avec un changement de consonnes...
—Eh! bien, dit Corentin, à Paris, je vous aurai des renseignements sur la filiation à mon retour à Paris.
Une heure après, les deux chargés d’affaires de la maison de Grandlieu partaient pour la Verberie, maison de monsieur et madame Séchard. Jamais Lucien n’avait éprouvé des émotions aussi profondes que celles dont il fut saisi à la Verberie par la comparaison de sa destinée avec celle de son beau-frère. Les deux Parisiens allaient y trouver le même spectacle qui, quelques jours auparavant avait frappé Lucien. Là tout respirait le calme et l’abondance. A l’heure où les deux étrangers devaient arriver, le salon de la Verberie était occupé par une société de cinq personnes: le curé de Marsac, jeune prêtre de vingt-cinq ans qui s’était fait, à la prière de madame Séchard, le précepteur de son fils Lucien; le médecin du pays, nommé monsieur Marron; le maire de la commune, et un vieux colonel retiré du service qui cultivait les roses dans une petite propriété, située en face de la Verberie, de l’autre côté de la route. Tous les soirs d’hiver, ces personnes venaient faire un innocent boston à un centime la fiche, prendre les journaux ou rapporter ceux qu’ils avaient lus. Quand monsieur et madame Séchard achetèrent la Verberie, belle maison bâtie en tufau et couverte en ardoises, ses dépendances d’agrément consistaient en un petit jardin de deux arpents. Avec le temps, en y consacrant ses économies, la belle madame Séchard avait étendu son jardin jusqu’à un petit cours d’eau, en sacrifiant les vignes qu’elle achetait et les convertissant en gazons et en massifs. En ce moment, la Verberie, entourée d’un petit parc d’environ vingt arpents, clos de murs, passait pour la propriété la plus importante du pays. La maison de feu Séchard et ses dépendances ne servaient plus qu’à l’exploitation de vingt et quelques arpents de vignes laissés par lui, outre cinq métairies d’un produit d’environ six mille francs, et dix arpents de prés, situés de l’autre côté du cours d’eau, précisément en face du parc de la Verberie; aussi madame Séchard comptait-elle bien les y comprendre l’année prochaine. Déjà, dans le pays, on donnait à la Verberie le nom de château, et l’on appelait Ève Séchard la dame de Marsac. En satisfaisant sa vanité, Lucien n’avait fait qu’imiter les paysans et les vignerons. Courtois, propriétaire d’un moulin assis pittoresquement à quelques portées de fusil des prés de la Verberie, était, dit-on, en marché pour ce moulin avec madame Séchard. Cette acquisition probable allait finir de donner à la Verberie la tournure d’une terre de premier ordre dans le département. Madame Séchard, qui faisait beaucoup de bien et avec autant de discernement que de grandeur, était aussi estimée qu’aimée. Sa beauté, devenue magnifique, atteignait alors son plus grand développement. Quoique âgée d’environ vingt-six ans, elle avait gardé la fraîcheur de la jeunesse en jouissant du repos et de l’abondance que donne la vie de campagne. Toujours amoureuse de son mari, elle respectait en lui l’homme de talent assez modeste pour renoncer au tapage de la gloire; enfin, pour la peindre, il suffit peut-être de dire que, dans toute sa vie, elle n’avait pas à compter un seul battement de cœur qui ne fût inspiré par ses enfants ou par son mari. L’impôt que ce ménage payait au malheur, on le devine: c’était le chagrin profond que causait la vie de Lucien, dans laquelle Ève Séchard pressentait des mystères et les redoutait d’autant plus que, pendant sa dernière visite, Lucien brisa sèchement à chaque interrogation de sa sœur en lui disant que les ambitieux ne devaient compte de leurs moyens qu’à eux-mêmes. En six ans, Lucien avait vu sa sœur trois fois, et il ne lui avait pas écrit plus de six lettres. Sa première visite à la Verberie eut lieu lors de la mort de sa mère, et la dernière avait eu pour objet de demander le service de ce mensonge si nécessaire à sa politique. Ce fut le sujet d’une scène assez grave entre monsieur, madame Séchard et leur frère, qui leur laissa des doutes affreux.
L’intérieur de la maison, transformé tout aussi bien que l’extérieur, sans présenter de luxe, était comfortable. On en jugera par un coup d’œil rapide jeté sur le salon où se tenait en ce moment la compagnie. Un joli tapis d’Aubusson, des tentures en croisé de coton gris ornées de galons en soie verte, des peintures imitant le bois de Spa, un meuble en acajou sculpté, garni de casimir gris à passementeries vertes, des jardinières pleines de fleurs, malgré la saison, offraient un ensemble doux à l’œil. Les rideaux des fenêtres en soie verte, la garniture de la cheminée, l’encadrement des glaces étaient exempts de ce faux goût qui gâte tout en province. Enfin les moindres détails élégants et propres, tout reposait l’âme et les regards par l’espèce de poésie qu’une femme aimante et spirituelle peut et doit introduire dans son ménage.
Madame Séchard, encore en deuil de son père, travaillait au coin du feu à un ouvrage en tapisserie, aidée par madame Kolb, la femme de charge, sur qui elle se reposait de tous les détails de la maison. Au moment où le cabriolet atteignit aux premières habitations de Marsac, la compagnie habituelle de la Verberie s’augmenta de Courtois, le meunier, veuf de sa femme, qui voulait se retirer des affaires, et qui espérait bien vendre sa propriété à laquelle madame Ève paraissait tenir, et Courtois savait le pourquoi.
—Voilà un cabriolet qui arrête ici! dit Courtois en entendant à la porte un bruit de la voiture; et, à la ferraille, on peut présumer qu’il est du pays...
—Ce sera sans doute Postel et sa femme qui viennent me voir, dit le médecin.
—Non, dit Courtois, le cabriolet vient du côté de Mansle.
—Matame, dit Kolb (un grand et gros Alsacien), foissi ein afoué té Baris qui témente à barler à moncière.
—Un avoué!... s’écria Séchard, ce mot-là me donne la colique.