Michu siffla de façon à faire trembler. La prestesse avec laquelle son fils accourut démontrait le despotisme exercé par le régisseur de Gondreville. Michu, depuis 1789, mais surtout depuis 1793, était à peu près le maître de cette terre. La terreur qu’il inspirait à sa femme, à sa belle-mère, à un petit domestique nommé Gaucher, et à une servante nommée Marianne, était partagée à dix lieues à la ronde. Peut-être ne faut-il pas tarder plus longtemps de donner les raisons de ce sentiment, qui, d’ailleurs, achèveront au moral le portrait de Michu.

Le vieux marquis de Simeuse s’était défait de ses biens en 1790; mais, devancé par les événements, il n’avait pu mettre en des mains fidèles sa belle terre de Gondreville. Accusé de correspondre avec le duc de Brunswick et le prince de Cobourg, le marquis de Simeuse et sa femme furent mis en prison et condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire de Troyes, que présidait le père de Marthe. Ce beau domaine fut donc vendu nationalement. Lors de l’exécution du marquis et de la marquise, on y remarqua, non sans une sorte d’horreur, le garde général de la terre de Gondreville, qui, devenu président du club des Jacobins d’Arcis, vint à Troyes pour y assister. Fils d’un simple paysan et orphelin, Michu, comblé des bienfaits de la marquise qui lui avait donné la place de garde général, après l’avoir fait élever au château, fut regardé comme un Brutus par les exaltés; mais dans le pays tout le monde cessa de le voir après ce trait d’ingratitude. L’acquéreur fut un homme d’Arcis nommé Marion, petit-fils d’un intendant de la maison de Simeuse. Cet homme, avocat avant et après la Révolution, eut peur du garde, il en fit son régisseur en lui donnant trois mille livres de gages et un intérêt dans les ventes. Michu, qui passait déjà pour avoir une dizaine de mille francs, épousa, protégé par sa renommée de patriote, la fille d’un tanneur de Troyes, l’apôtre de la Révolution dans cette ville où il présida le tribunal révolutionnaire. Ce tanneur, homme de conviction, qui, pour le caractère, ressemblait à Saint-Just, se trouva mêlé plus tard à la conspiration de Babœuf, et il se tua pour échapper à une condamnation. Marthe était la plus belle fille de Troyes. Aussi, malgré sa touchante modestie, avait-elle été forcée par son redoutable père de faire la déesse de la Liberté dans une cérémonie républicaine. L’acquéreur ne vint pas trois fois en sept ans à Gondreville. Son grand-père avait été l’intendant des Simeuse, tout Arcis crut alors que le citoyen Marion représentait messieurs de Simeuse. Tant que dura la Terreur, le régisseur de Gondreville, patriote dévoué, gendre du président du tribunal révolutionnaire de Troyes, caressé par Malin (de l’Aube), l’un des Représentants du Département, se vit l’objet d’une sorte de respect. Mais quand la Montagne fut vaincue, lorsque son beau-père se fut tué, Michu devint un bouc émissaire; tout le monde s’empressa de lui attribuer, ainsi qu’à son beau-père, des actes auxquels il était, pour son compte, parfaitement étranger. Le régisseur se banda contre l’injustice de la foule; il se roidit et prit une attitude hostile. Sa parole se fit audacieuse. Cependant, depuis le 18 brumaire, il gardait ce profond silence qui est la philosophie des gens forts; il ne luttait plus contre l’opinion générale, il se contentait d’agir; cette sage conduite le fit regarder comme un sournois, car il possédait en terres une fortune d’environ cent mille francs. D’abord il ne dépensait rien; puis cette fortune lui venait légitimement, tant de la succession de son beau-père que des six mille francs par an que lui donnait sa place en profits et en appointements. Quoiqu’il fût régisseur depuis douze ans, quoique chacun pût faire le compte de ses économies; quand, au début du Consulat, il acheta une ferme de cinquante mille francs, il s’éleva des accusations contre l’ancien Montagnard, les gens d’Arcis lui prêtaient l’intention de recouvrer la considération en faisant une grande fortune. Malheureusement, au moment où chacun l’oubliait, une sotte affaire, envenimée par le caquet des campagnes raviva la croyance générale sur la férocité de son caractère.

Un soir, à la sortie de Troyes, en compagnie de quelques paysans parmi lesquels se trouvait le fermier de Cinq-Cygne, il laissa tomber un papier sur la grande route; ce fermier, qui marchait le dernier, se baisse et le ramasse: Michu se retourne, voit le papier dans les mains de cet homme, il tire aussitôt un pistolet de sa ceinture, l’arme et menace le fermier, qui savait lire, de lui brûler la cervelle s’il ouvrait le papier. L’action de Michu fut si rapide, si violente, le son de sa voix si effrayant, ses yeux si flamboyants, que tout le monde eut froid de peur. Le fermier de Cinq-Cygne était naturellement un ennemi de Michu. Mademoiselle de Cinq-Cygne, cousine des Simeuse, n’avait plus qu’une ferme pour toute fortune et habitait son château de Cinq-Cygne. Elle ne vivait que pour ses cousins les jumeaux, avec lesquels elle avait joué dans son enfance à Troyes et à Gondreville. Son frère unique, Jules de Cinq-Cygne, émigré avant les Simeuse, était mort devant Mayence; mais par un privilége assez rare et dont il sera parlé, le nom de Cinq-Cygne ne périssait point faute de mâles. Cette affaire entre Michu et le fermier de Cinq-Cygne fit un tapage épouvantable dans l’Arrondissement, et rembrunit les teintes mystérieuses qui voilaient Michu; mais cette circonstance ne fut pas la seule qui le rendit redoutable. Quelques mois après cette scène, le citoyen Marion vint avec le citoyen Malin à Gondreville. Le bruit courut que Marion allait vendre la terre à cet homme que les événements politiques avaient bien servi, et que le Premier Consul venait de placer au Conseil d’État pour le récompenser de ses services au 18 brumaire. Les politiques de la petite ville d’Arcis devinèrent alors que Marion avait été le prête-nom du citoyen Malin au lieu d’être celui de messieurs de Simeuse. Le tout-puissant Conseiller d’État était le plus grand personnage d’Arcis. Il avait envoyé l’un de ses amis politiques à la Préfecture de Troyes, il avait fait exempter du service le fils d’un des fermiers de Gondreville, appelé Beauvisage, il rendait service à tout le monde. Cette affaire ne devait donc point rencontrer de contradicteurs dans le pays, où Malin régnait et où il règne encore. On était à l’aurore de l’Empire. Ceux qui lisent aujourd’hui des histoires de la Révolution française ne sauront jamais quels immenses intervalles la pensée publique mettait entre les événements si rapprochés de ce temps. Le besoin général de paix et de tranquillité que chacun éprouvait après de violentes commotions, engendrait un complet oubli des faits antérieurs les plus graves. L’Histoire vieillissait promptement, constamment mûrie par des intérêts nouveaux et ardents. Ainsi personne, excepté Michu, ne rechercha le passé de cette affaire, qui fut trouvée toute simple. Marion qui, dans le temps, avait acheté Gondreville six cent mille francs en assignats, le vendit un million en écus; mais la seule somme déboursée par Malin fut le droit de l’Enregistrement. Grévin, un camarade de cléricature de Malin, favorisait naturellement ce tripotage, et le Conseiller d’État le récompensa en le faisant nommer notaire à Arcis. Quand cette nouvelle parvint au pavillon, apportée par le fermier d’une ferme sise entre la forêt et le parc, à gauche de la belle avenue, et nommée Grouage, Michu devint pâle et sortit; il alla épier Marion, et finit par le rencontrer seul dans une allée du parc.—«Monsieur vend Gondreville?—Oui, Michu, oui. Vous aurez un homme puissant pour maître. Le Conseiller d’État est l’ami du Premier Consul, il est lié très intimement avec tous les ministres, il vous protégera.—Vous gardiez donc la terre pour lui?—Je ne dis pas cela, reprit Marion. Je ne savais dans le temps comment placer mon argent, et pour ma sécurité, je l’ai mis dans les biens nationaux; mais il ne me convient pas de garder la terre qui appartenait à la maison où mon père...—A été domestique, intendant, dit violemment Michu. Mais vous ne la vendrez pas? je la veux, et je puis vous la payer, moi.—Toi?—Oui, moi, sérieusement et en bon or, huit cent mille francs...—Huit cent mille francs? où les as-tu pris? dit Marion.—Cela ne vous regarde pas, répondit Michu. Puis, en se radoucissant, il ajouta tout bas:—Mon beau-père a sauvé bien des gens!—Tu viens trop tard, Michu, l’affaire est faite.—Vous la déferez, monsieur! s’écria le régisseur en prenant son maître par la main et la lui serrant comme dans un étau. Je suis haï, je veux être riche et puissant; il me faut Gondreville! Sachez-le, je ne tiens pas à la vie, et vous allez me vendre la terre, ou je vous ferai sauter la cervelle.....—Mais au moins faut-il le temps de me retourner avec Malin, qui n’est pas commode...—Je vous donne vingt-quatre heures. Si vous dites un mot de ceci, je me soucie de vous couper la tête comme de couper une rave...» Marion et Malin quittèrent le château pendant la nuit. Marion eut peur, et instruisit le Conseiller d’État de cette rencontre en lui disant d’avoir l’œil sur le régisseur. Il était impossible à Marion de se soustraire à l’obligation de rendre cette terre à celui qui l’avait réellement payée, et Michu ne paraissait homme ni à comprendre ni à admettre une pareille raison. D’ailleurs, ce service rendu par Marion à Malin devait être et fut l’origine de sa fortune politique et de celle de son frère. Malin fit nommer, en 1806, l’avocat Marion Premier Président d’une Cour Impériale, et dès la création des Receveurs-généraux, il procura la Recette générale de l’Aube au frère de l’avocat. Le Conseiller d’État dit à Marion de demeurer à Paris, et prévint le ministre de la Police qui mit le garde en surveillance. Néanmoins, pour ne pas le pousser à des extrémités, et pour le mieux surveiller peut-être, Malin laissa Michu régisseur, sous la férule du notaire d’Arcis. Depuis ce moment, Michu, qui devint de plus en plus taciturne et songeur, eut la réputation d’un homme capable de faire un mauvais coup. Malin, Conseiller d’État, fonction que le Premier Consul rendit alors égale à celle de ministre, et l’un des rédacteurs du Code, jouait un grand rôle à Paris, où il avait acheté l’un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, après avoir épousé la fille unique de Sibuelle, un riche fournisseur assez déconsidéré, qu’il associa pour la Recette générale de l’Aube à Marion. Aussi n’était-il pas venu plus d’une fois à Gondreville, il s’en reposait d’ailleurs sur Grévin de tout ce qui concernait ses intérêts. Enfin, qu’avait-il à craindre, lui, ancien Représentant de l’Aube, d’un ancien président du club des Jacobins d’Arcis? Cependant, l’opinion, déjà si défavorable à Michu dans les basses classes, fut naturellement partagée par la bourgeoisie; et Marion, Grévin, Malin, sans s’expliquer ni se compromettre, le signalèrent comme un homme excessivement dangereux. Obligées de veiller sur le garde par le ministre de la Police générale, les autorités ne détruisirent pas cette croyance. On avait fini, dans le pays, par s’étonner de ce que Michu gardait sa place; mais on prit cette concession pour un effet de la terreur qu’il inspirait. Qui maintenant ne comprendrait pas la profonde mélancolie exprimée par la femme de Michu?

D’abord, Marthe avait été pieusement élevée par sa mère. Toutes deux, bonnes catholiques, avaient souffert des opinions et de la conduite du tanneur. Marthe ne se souvenait jamais sans rougir d’avoir été promenée dans la ville de Troyes en costume de déesse. Son père l’avait contrainte d’épouser Michu, dont la mauvaise réputation allait croissant, et qu’elle redoutait trop pour pouvoir jamais le juger. Néanmoins, cette femme se sentait aimée; et au fond de son cœur, il s’agitait pour cet homme effrayant la plus vraie des affections; elle ne lui avait jamais vu rien faire que de juste, jamais ses paroles n’étaient brutales, pour elle du moins; enfin il s’efforçait de deviner tous ses désirs. Ce pauvre paria, croyant être désagréable à sa femme, restait presque toujours dehors. Marthe et Michu, en défiance l’un de l’autre, vivaient dans ce qu’on appelle aujourd’hui une paix armée. Marthe, qui ne voyait personne, souffrait vivement de la réprobation qui, depuis sept ans, la frappait comme fille d’un coupe-tête, et de celle qui frappait son mari comme traître. Plus d’une fois, elle avait entendu les gens de la ferme qui se trouvait dans la plaine à droite de l’avenue, appelée Bellache et tenue par Beauvisage, un homme attaché aux Simeuse dire en passant devant le pavillon:—Voilà la maison des Judas! La singulière ressemblance de la tête du régisseur avec celle du treizième apôtre, et qu’il semblait avoir voulu compléter, lui valait en effet cet odieux surnom dans tout le pays. Aussi ce malheur et de vagues, de constantes appréhensions de l’avenir, rendaient-ils Marthe pensive et recueillie. Rien n’attriste plus profondément qu’une dégradation imméritée et de laquelle il est impossible de se relever. Un peintre n’eût-il pas fait un beau tableau de cette famille de parias au sein d’un des plus jolis sites de la Champagne, où le paysage est généralement triste.

—François! cria le régisseur pour faire encore hâter son fils.

François Michu, enfant âgé de dix ans, jouissait du parc, de la forêt, et levait ses menus suffrages en maître; il mangeait les fruits, il chassait, il n’avait ni soins ni peines; il était le seul être heureux de cette famille, isolée dans le pays par sa situation entre le parc et la forêt, comme elle l’était moralement par la répulsion générale.

—Ramasse-moi tout ce qui est là, dit le père à son fils en lui montrant le parapet, et serre-moi cela. Regarde-moi! tu dois aimer ton père et ta mère? L’enfant se jeta sur son père pour l’embrasser; mais Michu fit un mouvement pour déplacer la carabine et le repoussa.—Bien! Tu as quelquefois jasé sur ce qui se fait ici, dit-il en fixant sur lui ses deux yeux redoutables comme ceux d’un chat sauvage. Retiens bien ceci: révéler la plus indifférente des choses qui se font ici, à Gaucher, aux gens de Grouage ou de Bellache, et même à Marianne qui nous aime, ce serait tuer ton père. Que cela ne t’arrive plus, et je te pardonne tes indiscrétions d’hier. L’enfant se mit à pleurer.—Ne pleure pas, mais à quelque question qu’on te fasse, réponds comme les paysans: Je ne sais pas! Il y a des gens qui rôdent dans le pays, et qui ne me reviennent pas. Va! Vous avez entendu, vous deux? dit Michu aux femmes, ayez aussi la gueule morte.

—Mon ami, que vas-tu faire?

Michu, qui mesurait avec attention une charge de poudre et la versait dans le canon de sa carabine, posa l’arme contre le parapet et dit à Marthe:—Personne ne me connaît cette carabine, mets-toi devant!

Couraut, dressé sur ses quatre pattes, aboyait avec fureur.