—Belle et intelligente bête! s’écria Michu, je suis sûr que c’est des espions...
On se sait espionné. Couraut et Michu, qui semblaient avoir une seule et même âme, vivaient ensemble comme l’Arabe et son cheval vivent dans le désert. Le régisseur connaissait toutes les modulations de la voix de Couraut et les idées qu’elles exprimaient, de même que le chien lisait la pensée de son maître dans ses yeux et la sentait exhalée dans l’air de son corps.
—Qu’en dis-tu? s’écria tout bas Michu en montrant à sa femme deux sinistres personnages qui apparurent dans une contre-allée en se dirigeant vers le rond-point.
—Que se passe-t-il dans le pays? C’est des Parisiens? dit la vieille.
—Ah! voilà, s’écria Michu. Cache donc ma carabine, dit-il à l’oreille de sa femme, ils viennent à nous.
Les deux Parisiens qui traversèrent le rond-point offraient des figures qui, certes, eussent été typiques pour un peintre. L’un, celui qui paraissait être le subalterne, avait des bottes à revers, tombant un peu bas, qui laissaient voir de mièvres mollets et des bas de soie chinés d’une propreté douteuse. La culotte, de drap côtelé couleur abricot et à boutons de métal, était un peu trop large; le corps s’y trouvait à l’aise, et les plis usés indiquaient par leur disposition un homme de cabinet. Le gilet de piqué surchargé de broderies saillantes, ouvert, boutonné par un seul bouton sur le haut du ventre, donnait à ce personnage un air d’autant plus débraillé que ses cheveux noirs, frisés en tire-bouchons, lui cachaient le front et descendaient le long des joues. Deux chaînes de montre en acier pendaient sur la culotte. La chemise était ornée d’une épingle à camée blanc et bleu. L’habit, couleur cannelle, se recommandait au caricaturiste par une longue queue qui, vue par derrière, avait une si parfaite ressemblance avec une morue que le nom lui en fut appliqué. La mode des habits en queue de morue a duré dix ans, presque autant que l’empire de Napoléon. La cravate lâche et à grands plis nombreux, permettait à cet individu de s’y enterrer le visage jusqu’au nez. Sa figure bourgeonnée, son gros nez long couleur de brique, ses pommettes animées, sa bouche démeublée, mais menaçante et gourmande, ses oreilles ornées de grosses boucles d’or, son front bas, tous ces détails qui semblent grotesques étaient rendus terribles par deux petits yeux placés et percés comme ceux des cochons d’une implacable avidité, d’une cruauté goguenarde et quasi-joyeuse. Ces deux yeux fureteurs et perspicaces, d’un bleu glacial et glacé, pouvaient être pris pour le modèle de ce fameux œil, le redoutable emblème de la police, inventé pendant la Révolution. Il avait des gants de soie noire et une badine à la main. Il devait être quelque personnage officiel, car il avait, dans son maintien, dans sa manière de prendre son tabac et de le fourrer dans le nez l’importance bureaucratique d’un homme secondaire, mais qui émarge ostensiblement, et que des ordres partis de haut rendent momentanément souverain.
IMP. S. RAÇON.
PEYRADE.