Elle fit pour toute réponse un signe d’intelligence au fermier, qui s’en alla. Michu, qui vendit aussitôt ses terres à Beauvisage, le fermier de Bellache, ne put pas être payé avant une vingtaine de jours. Un mois donc après la visite du marquis, Laurence, qui avait appris à ses deux cousins l’existence de leur fortune, leur proposa de prendre le jour de la mi-carême pour retirer le million enterré dans la forêt. La grande quantité de neige tombée avait jusqu’alors empêché Michu d’aller chercher ce trésor; mais il aimait faire cette opération avec ses maîtres. Michu voulait absolument quitter le pays, il se craignait lui-même.
—Malin vient d’arriver brusquement à Gondreville, sans qu’on sache pourquoi, dit-il à sa maîtresse, et je ne résisterais pas à faire mettre Gondreville en vente par suite du décès du propriétaire. Je me crois comme coupable de ne pas suivre mes inspirations!
—Par quelle raison peut-il quitter Paris au milieu de l’hiver?
—Tout Arcis en cause, répondit Michu, il a laissé sa famille à Paris, et n’est accompagné que de son valet de chambre. Monsieur Grévin, le notaire d’Arcis, madame Marion, la femme du Receveur général de l’Aube, et belle-sœur du Marion qui a prêté son nom à Malin, lui tiennent compagnie.
Laurence regarda la mi-carême comme un excellent jour, car il permettait de se défaire des gens. Les mascarades attiraient les paysans à la ville, et personne n’était aux champs. Mais le choix du jour servit précisément la fatalité qui s’est rencontrée en beaucoup d’affaires criminelles. Le hasard fit ses calculs avec autant d’habileté que mademoiselle de Cinq-Cygne en mit aux siens. L’inquiétude de monsieur et madame d’Hauteserre devait être si grande de se savoir onze cent mille francs en or dans un château situé sur la lisière d’une forêt, que les d’Hauteserre, consultés, furent eux-mêmes d’avis de ne leur rien dire. Le secret de cette expédition fut concentré entre Gothard, Michu, les quatre gentilshommes et Laurence. Après bien des calculs, il parut possible de mettre quarante-huit mille francs dans un long sac sur la croupe de chaque cheval. Trois voyages suffiraient. Par prudence, on convint donc d’envoyer tous les gens dont la curiosité pouvait être dangereuse, à Troyes, y voir les réjouissances de la mi-carême. Catherine, Marthe et Durieu, sur qui l’on pouvait compter, garderaient le château. Les gens acceptèrent bien volontiers la liberté qu’on leur donnait, et partirent avant le jour. Gothard, aidé par Michu, pansa et sella les chevaux de grand matin. La caravane prit par les jardins de Cinq-Cygne, et de là maîtres et gens gagnèrent la forêt. Au moment où ils montèrent à cheval, car la porte du parc était si basse que chacun fit le parc à pied en tenant son cheval par la bride, le vieux Beauvisage, le fermier de Bellache, vint à passer.
—Allons! s’écria Goulard, voilà quelqu’un.
—Oh! c’est moi, dit l’honnête fermier en débouchant. Salut, messieurs. Vous allez donc à la chasse, malgré les arrêtés de préfecture? Ce n’est pas moi qui me plaindrai, mais prenez garde! Si vous avez des amis, vous avez aussi bien des ennemis.
—Oh! dit en souriant le gros d’Hauteserre, Dieu veuille que notre chasse réussisse et tu retrouveras tes maîtres.
Ces paroles, auxquelles l’événement donna un tout autre sens, valurent un regard sévère de Laurence à Robert. L’aîné des Simeuse croyait que Malin restituerait la terre de Gondreville contre une indemnité. Ces enfants voulaient faire le contraire de ce que le marquis de Chargebœuf leur avait conseillé. Robert, qui partageait leurs espérances, y pensait en disant cette fatale parole.
—Dans tous les cas, motus, mon vieux! dit à Beauvisage Michu qui partit le dernier en prenant la clef de la porte.