—Oh! oh! quelle est-elle? fit-il en regardant le jeune homme d’un air presque malicieux.
—Quel est le fait qui vous a conduit à mener la vie que vous menez ici? Car, pour embrasser la doctrine d’un pareil renoncement à tout intérêt, on doit être dégoûté du monde, y avoir été blessé ou y avoir blessé les autres.
—Eh quoi! mon enfant, répondit le vieillard en laissant errer sur ses larges lèvres un de ces sourires qui rendaient sa bouche vermeille une des plus affectueuses que le génie des peintres ait pu rêver, ne peut-on se sentir ému d’une pitié profonde au spectacle des misères que Paris enferme dans ses murs? Saint Vincent de Paul a-t-il eu besoin de l’aiguillon du remords ou de la vanité blessée pour se vouer aux enfants abandonnés?
—Ceci me ferme d’autant plus la bouche, que si jamais une âme a ressemblé à celle de ce héros chrétien, c’est assurément la vôtre, répondit Godefroid.
Malgré la dureté que l’âge avait imprimée à la peau de son visage presque jaune et ridé, le vieillard rougit excessivement; car il semblait avoir provoqué cet éloge, auquel sa modestie bien connue permettait de croire qu’il n’avait pas songé. Godefroid savait bien que les commensaux de madame de La Chanterie étaient sans aucun goût pour cet encens. Néanmoins, l’excessive simplicité du bonhomme Alain fut plus embarrassée de ce scrupule qu’une jeune fille aurait pu l’être d’avoir conçu quelque pensée mauvaise.
—Si je suis encore bien loin de lui au moral, reprit monsieur Alain, je suis bien sûr de lui ressembler au physique....
Godefroid voulut parler, mais il en fut empêché par un geste du vieillard, dont le nez avait en effet l’apparence tuberculeuse de celui du saint, et dont la figure, semblable à celle d’un vieux vigneron, était le vrai duplicata de la grosse figure commune du fondateur des Enfants-Trouvés.
—Quant à moi, vous avez raison, dit-il en continuant; ma vocation pour notre œuvre fut déterminée par un sentiment de repentir, à cause d’une aventure...
—Vous, une aventure! s’écria doucement Godefroid à qui ce mot fit oublier ce qu’il voulait répondre d’abord au vieillard.
—Oh, mon Dieu, ce que je vais vous raconter vous paraîtra sans doute une bagatelle, une niaiserie; mais au tribunal de la conscience, il en fut autrement. Si vous persistez dans votre désir de participer à nos œuvres, après m’avoir écouté, vous comprendrez que les sentiments sont en raison de la force des âmes, et que le fait qui ne tourmente pas un esprit fort peut très bien troubler la conscience d’un faible chrétien.