Après cette espèce de préface, on ne saurait exprimer à quel degré de curiosité le néophyte arriva. Quel était le crime de ce bonhomme, que madame de La Chanterie appelait son agneau pascal? C’était aussi intéressant qu’un livre intitulé: les Crimes d’un mouton. Les moutons sont peut-être féroces envers les herbes et les fleurs? A entendre un des plus doux républicains de ce temps-ci, le meilleur des êtres serait encore cruel envers quelque chose. Mais le bonhomme Alain! lui qui, semblable à l’oncle Tobie de Sterne, n’écrasait pas une mouche après avoir été piqué vingt fois par elle! cette belle âme, avoir été torturée par un repentir!
Cette réflexion représente le point d’orgue que fit le vieillard après ces mots: Écoutez-moi! et pendant lequel il avança son coussin sous les pieds de Godefroid pour le partager avec lui.
—J’avais alors un peu plus de trente ans, dit-il, nous étions en 98, autant qu’il m’en souvient, une époque où les jeunes gens devaient avoir l’expérience des gens de soixante ans. Un matin, un peu avant l’heure de mon déjeuner à neuf heures, ma vieille femme de ménage m’annonce un des quelques amis que j’avais conservés au milieu des orages de la Révolution. Aussi mon premier mot fut une invitation à déjeuner. Mon ami, nommé Mongenod, garçon de vingt-huit ans, accepte, mais d’un air gêné; je ne l’avais pas vu depuis 1793.
—Mongenod?... s’écria Godefroid, le...
—Si vous voulez savoir la fin avant le commencement, reprit le vieillard en souriant, comment vous dire mon histoire?
Godefroid fit un mouvement qui promettait un silence absolu.
—Quand Mongenod s’assied, reprit le bonhomme Alain, je m’aperçois que ses souliers sont horriblement usés. Ses bas mouchetés avaient été si souvent blanchis, que j’eus de la peine à reconnaître qu’ils étaient de soie. Sa culotte de casimir de couleur abricot, sans aucune fraîcheur, annonçait un long usage, encore attesté par des changements de couleur à des places dangereuses, et les boucles, au lieu d’être d’acier, me parurent être de fer commun: celles des souliers étaient de même métal. Son gilet blanc à fleurs, devenu jaune à force d’être porté, comme sa chemise dont le jabot dormant était fripé, trahissait une horrible mais décente misère. Enfin l’aspect de la houppelande (on nommait ainsi une redingote ornée d’un seul collet en façon de manteau à la Crispin) acheva de me convaincre que mon ami était tombé dans le malheur. Cette houppelande, de drap couleur noisette, excessivement râpée, admirablement bien brossée, avait un col gras de pommade ou de poudre, et des boutons de métal blanc devenu rouge. Enfin, toute cette friperie était si honteuse que je n’osais plus y jeter les yeux. Le claque, une espèce de demi-cercle de feutre qu’on gardait alors sous le bras au lieu de le mettre sur la tête, avait dû voir plusieurs gouvernements. Néanmoins, mon ami venait sans doute de dépenser quelques sous pour sa coiffure chez un barbier, car il était rasé. Ses cheveux ramassés par derrière, attachés par un peigne et poudrés avec luxe, sentaient la pommade. Je vis bien deux chaînes parallèles sur le devant de sa culotte, deux chaînes d’acier terni, mais aucune apparence de montre dans les goussets. Nous étions en hiver, et Mongenod n’avait point de manteau, car quelques larges gouttes de neige fondue et tombées des toits, le long desquels il avait dû marcher, jaspaient le collet de sa houppelande. Lorsqu’il ôta de ses mains ses gants de poil de lapin et que je vis sa main droite, j’y reconnus les traces d’un travail quelconque, mais d’un travail pénible. Or, son père, avocat au grand conseil, lui avait laissé quelque fortune, cinq à six mille livres de rente. Je compris aussitôt que Mongenod venait me faire un emprunt. J’avais dans une cachette deux cents louis d’or, une somme énorme pour ce temps-là, car elle valait je ne sais plus combien de cent mille francs en assignats. Mongenod et moi, nous avions étudié dans le même collége, celui des Grassins, et nous nous étions retrouvés chez le même procureur, un honnête homme, le bonhomme Bordin. Quand on a passé sa jeunesse et fait les folies de son adolescence avec un camarade, il existe entre nous et lui des sympathies presque sacrées; sa voix, ses regards nous remuent au cœur de certaines cordes qui ne vibrent que sous l’effort des souvenirs qu’il ranime. Quand bien même on a eu des motifs de plainte contre un tel camarade, tous les droits de l’amitié ne sont pas prescrits. Mais il n’y avait pas eu la moindre brouille entre nous. A la mort de son père, en 1787, Mongenod s’était trouvé plus riche que moi; quoique je ne lui eusse jamais rien emprunté, parfois je lui avais dû de ces plaisirs que la rigueur paternelle m’interdisait. Sans mon généreux camarade, je n’aurais pas vu la première représentation du Mariage de Figaro. Mongenod fut alors ce qu’on appelait un charmant cavalier, il avait des galanteries; je lui reprochais sa facilité à se lier et sa trop grande obligeance; sa bourse s’ouvrait facilement, il vivait à la grande, il vous aurait servi de témoin après vous avoir vu deux fois...
—Mon Dieu! vous me remettez là dans les sentiers de ma jeunesse! s’écria le bonhomme Alain en jetant à Godefroid un gai sourire et faisant une pause.
—M’en voulez-vous?... dit Godefroid.
—Oh non! et à la minutie de mon récit, vous voyez combien cet événement tient de place dans ma vie...