—J’écoute!... fit Godefroid.
—Mongenod, doué d’un cœur excellent et homme de courage, un peu voltairien, fut disposé à faire le gentilhomme, reprit monsieur Alain; son éducation aux Grassins, où se trouvaient des nobles, et ses relations galantes lui avaient donné les mœurs polies des gens de condition, que l’on appelait alors aristocrates. Vous pouvez maintenant imaginer combien fut grande ma surprise en apercevant chez Mongenod les symptômes de misère qui dégradaient pour moi le jeune, l’élégant Mongenod de 1787, quand mes yeux quittèrent son visage pour examiner ses vêtements. Néanmoins, comme à cette époque de misère publique quelques gens rusés prenaient des dehors misérables, et comme il y avait pour d’autres des raisons suffisantes de se déguiser, j’attendis une explication, mais en la sollicitant.—Dans quel équipage te voilà, mon cher Mongenod! lui dis-je en acceptant une prise de tabac qu’il m’offrit dans une tabatière de similor.—Bien triste, répondit-il. Il ne me reste qu’un ami..., et cet ami c’est toi. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour éviter d’en arriver là, mais je viens te demander cent louis. La somme est forte, dit-il, en me voyant étonné; mais si tu ne m’en donnais que cinquante, je serais hors d’état de te les rendre jamais; tandis que si j’échoue dans ce que j’entreprends, il me restera cinquante louis pour tenter fortune en d’autres voies; et je ne sais pas encore ce que le désespoir m’inspirera.—Tu n’as rien! fis-je.—J’ai, reprit-il en réprimant une larme, cinq sous de reste sur ma dernière pièce de monnaie. Pour me présenter chez toi, j’ai fait cirer mes souliers et je suis entré chez un coiffeur. J’ai ce que je porte. Mais, reprit-il en faisant un geste, je dois mille écus en assignats à mon hôtesse, et notre gargotier m’a refusé crédit hier. Je suis donc sans aucune ressource!—Et que comptes-tu faire? dis-je en m’immisçant déjà dans son for intérieur.—M’engager comme soldat, si tu me refuses...—Toi, soldat! toi, Mongenod!—Je me ferai tuer, ou je deviendrai le général Mongenod.—Eh bien! lui dis-je tout ému, déjeune en toute tranquillité, j’ai cent louis....
—Là, dit le bonhomme en regardant Godefroid d’un air fin, je crus nécessaire de faire un petit mensonge de prêteur.
—C’est tout ce que je possède au monde, dis-je à Mongenod, j’attendais le moment où les fonds publics arriveraient au plus bas prix possible pour placer cet argent; mais je le mettrai dans tes mains, et tu me considéreras comme ton associé, laissant à ta conscience le soin de me rendre le tout en temps et lieu. La conscience d’un honnête homme, lui dis-je, est le meilleur grand-livre. Mongenod me regardait fixement en m’écoutant, et paraissait s’incruster mes paroles au cœur. Il avança sa main droite, j’y mis ma main gauche, et nous nous serrâmes nos mains, moi très attendri, lui sans retenir cette fois deux grosses larmes qui coulèrent sur ses joues déjà flétries. La vue de ces deux larmes me navra le cœur. Je fus encore plus touché quand, oubliant tout dans ce moment, Mongenod tira pour s’essuyer un mauvais mouchoir des Indes tout déchiré.—Reste là, lui dis-je en me sauvant pour aller à ma cachette le cœur ému comme si j’avais entendu une femme m’avouant qu’elle m’aimait. Je revins avec deux rouleaux de chacun cinquante louis.—Tiens, compte-les... Il ne voulut pas les compter, et regarda tout autour de lui pour trouver une écritoire, afin de me faire, dit-il, une reconnaissance. Je me refusai nettement à prendre aucun papier.—Si je mourais, lui dis-je, mes héritiers te tourmenteraient. Ceci doit rester entre nous. En me trouvant si bon ami, Mongenod quitta le masque chagrin et crispé par l’inquiétude qu’il avait en entrant, il devint gai. Ma femme de ménage nous servit des huîtres, du vin blanc, une omelette, des rognons à la brochette, un reste de pâté de Chartres que ma vieille mère m’avait envoyé, puis un petit dessert, le café, les liqueurs des îles. Mongenod, à jeun depuis deux jours, se restaura. En parlant de notre vie avant la révolution, nous restâmes attablés jusqu’à trois heures après midi, comme les meilleurs amis du monde. Mongenod me raconta comment il avait perdu sa fortune. D’abord, la réduction des rentes sur l’Hôtel-de-Ville lui avait enlevé les deux tiers de ses revenus, car son père avait placé sur la Ville la plus forte partie de ses capitaux; puis, après avoir vendu sa maison rue de Savoie, il avait été forcé d’en recevoir le prix en assignats; il s’était alors mis en tête de faire un journal, la Sentinelle, qui l’avait obligé de fuir après six mois d’existence. En ce moment il fondait tout son espoir sur la réussite d’un opéra comique intitulé: les Péruviens. Cette dernière confidence me fit trembler. Mongenod, devenu auteur, ayant mangé son argent dans la Sentinelle, et vivant sans doute au théâtre, en relations avec les chanteurs de Feydeau, avec des musiciens et le monde bizarre qui se cache derrière le rideau de scène, ne me sembla plus mon même Mongenod. J’eus un léger frisson. Mais le moyen de reprendre mes cent louis? Je voyais chaque rouleau dans chaque poche de la culotte comme deux canons de pistolet. Mongenod partit. Quand je me trouvai seul, sans le spectacle de cette âpre et cruelle misère, je me mis à réfléchir malgré moi, je me dégrisai: «Mongenod, pensai-je, s’est sans doute dépravé profondément, il m’a joué quelque scène de comédie!» Sa gaieté, quand il m’avait vu lui donnant débonnairement une somme si énorme, me parut alors être la joie des valets de théâtre attrapant quelque Géronte. Je finis par où j’aurais dû commencer, je me promis de prendre quelques renseignements sur mon ami Mongenod qui m’avait écrit son adresse au dos d’une carte à jouer. Je ne voulus point l’aller voir le lendemain par une espèce de délicatesse, il aurait pu voir de la défiance dans ma promptitude. Deux jours après, quelques préoccupations me prirent tout entier, et ce ne fut qu’au bout de quinze jours que, ne voyant plus Mongenod, je vins un matin de la Croix-Rouge, où je demeurais alors, rue des Moineaux, où il demeurait. Mongenod logeait dans une maison garnie du dernier ordre, mais dont la maîtresse était une fort honnête femme, la veuve d’un fermier général mort sur l’échafaud, et qui, complétement ruinée, commençait avec quelques louis le chanceux métier de locataire principal. Elle a eu depuis sept maisons dans le quartier Saint-Roch, et a fait fortune.—Le citoyen Mongenod n’y est pas, mais il y a du monde, me dit cette dame. Le dernier mot excite ma curiosité. Je monte au cinquième étage. Une charmante personne vient m’ouvrir la porte!... oh! mais une jeune personne de la plus grande beauté, qui, d’un air assez soupçonneux, resta sur le seuil de la porte entrebâillée.—Je suis Alain, l’ami de Mongenod, dis-je. Aussitôt la porte s’ouvre, et j’entre dans un affreux galetas, où cette jeune personne maintenait néanmoins une grande propreté. Elle m’avance une chaise devant une cheminée pleine de cendres, sans feu, et dans un coin de laquelle j’aperçois un vulgaire réchaud de terre. On gelait.—Je suis bien heureuse, monsieur, me dit-elle en me prenant les mains et en me les serrant avec affection, d’avoir pu vous témoigner ma reconnaissance, car vous êtes notre sauveur. Sans vous, peut-être n’aurais-je jamais revu Mongenod... Il se serait... quoi?... jeté à la rivière. Il était au désespoir quand il est parti pour vous aller voir... En examinant cette jeune personne, je fus assez étonné de lui voir sur la tête un foulard, et sous le foulard, derrière la tête et le long des tempes, une ombre noire; mais, à force de regarder, je découvris qu’elle avait la tête rasée.—Êtes-vous malade? dis-je en regardant cette singularité. Elle jeta un coup d’œil dans la mauvaise glace d’un trumeau crasseux, se mit à rougir, puis des larmes lui vinrent aux yeux.—Oui, monsieur, reprit-elle vivement, j’avais d’horribles douleurs de tête, j’ai été forcée de faire raser mes beaux cheveux qui me tombaient aux talons.—Est-ce à madame Mongenod que j’ai l’honneur de parler? dis-je.—Oui, monsieur, me répondit-elle en me lançant un regard vraiment céleste. Je saluai cette pauvre petite femme, je descendis dans l’intention de faire causer l’hôtesse, mais elle était sortie. Il me semblait que cette jeune femme avait dû vendre ses cheveux pour avoir du pain. J’allai de ce pas chez un marchand de bois, et j’envoyai une demi-voie de bois en priant le charretier et les scieurs de donner à la petite femme une facture acquittée au nom du citoyen Mongenod.
—Là finit la période de ce que j’ai longtemps appelé ma bêtise, fit le bonhomme Alain en joignant les mains et les levant un peu par un mouvement de repentance.
Godefroid ne put s’empêcher de sourire, et il était, comme on va le voir, dans une grande erreur en souriant.
—Deux jours après, reprit le bonhomme, je rencontrai l’une de ces personnes qui ne sont ni amies ni indifférentes et avec lesquelles nous avons des relations de loin en loin, ce qu’on nomme enfin une connaissance, un monsieur Barillaud, qui par hasard, à propos des Péruviens, se dit ami de l’auteur:—Tu connais le citoyen Mongenod? lui dis-je.
—Dans ce temps-là nous étions encore obligés de nous tutoyer tous, dit-il à Godefroid en façon de parenthèse.
—Ce citoyen me regarde, dit le bonhomme en reprenant son récit, et s’écria:—Je voudrais bien ne pas l’avoir connu, car il m’a plusieurs fois emprunté de l’argent et me témoigne assez d’amitié pour ne pas me le rendre. C’est un drôle de garçon; un bon enfant, mais des illusions!... oh! une imagination de feu. Je lui rends justice: il ne veut pas tromper; mais comme il se trompe lui-même sur toutes choses, il arrive à se conduire en homme de mauvaise foi.—Mais que te doit-il?—Bah! quelque cent écus... C’est un panier percé. Personne ne sait où passe son argent, car il ne le sait peut-être pas lui-même.—A-t-il des ressources?—Eh! oui, me dit Barillaud en riant. Dans ce moment, il parle d’acheter des terres chez les Sauvages, aux États-Unis. J’emportai cette goutte de vinaigre que la médisance m’avait jetée au cœur et qui fit aigrir toutes mes bonnes dispositions. J’allai voir mon ancien patron, qui me servait de conseil. Dès que je lui eus confié le secret de mon prêt à Mongenod et la manière dont j’avais agi:—Comment! s’écria-t-il, c’est un de mes clercs qui se conduit ainsi? Mais il fallait remettre au lendemain et venir me voir. Vous auriez appris que j’ai consigné Mongenod à ma porte. Il m’a déjà, depuis un an, emprunté plus de cent écus en argent, une somme énorme! Et trois jours avant d’aller déjeuner avec vous, il m’a rencontré dans la rue et m’a dépeint sa misère avec des mots si navrants que je lui ai donné deux louis!—Si je suis la dupe d’un habile comédien, c’est tant pis pour lui, non pour moi! lui dis-je. Mais que faire?—Au moins faut-il obtenir de lui quelque titre, car un débiteur, quelque mauvais qu’il soit, peut devenir bon, et alors on est payé. Là-dessus Bordin tira d’un carton de son secrétaire une chemise sur laquelle je vis écrit le nom de Mongenod; il me montra trois reconnaissances de cent livres chacune:—La première fois qu’il viendra, je lui ferai joindre les intérêts, les deux louis que je lui ai donnés et ce qu’il me demandera; puis du tout il souscrira une acceptation, en reconnaissant que les intérêts courent depuis le jour du prêt. Au moins serai-je en règle et aurai-je un moyen d’arriver au payement.—Eh bien! dis-je à Bordin, pourriez-vous me mettre en règle comme vous le serez? Car vous êtes un honnête homme, et ce que vous faites est bien.—Je reste ainsi maître du terrain, me répondit l’ex-procureur. Quand on se comporte comme vous l’avez fait, on est à la merci d’un homme qui peut se moquer de vous. Moi! je ne veux pas qu’on se moque de moi! Se moquer d’un ancien procureur au Châtelet?... tarare! Tout homme à qui vous prêtez une somme comme vous avez étourdiment prêté la vôtre à Mongenod finit au bout d’un certain temps par la croire à soi. Ce n’est plus votre argent, mais son argent, et vous devenez son créancier, un homme incommode. Un débiteur cherche alors à se débarrasser de vous en s’arrangeant avec sa conscience; et, sur cent hommes, il y en a soixante-quinze qui tâchent de ne plus vous rencontrer durant le reste de leurs jours...—Vous ne reconnaissez donc que vingt-cinq pour cent d’honnêtes gens?—Ai-je dit cela? reprit-il en souriant avec malice. C’est beaucoup. Quinze jours après, je reçus une lettre par laquelle Bordin me priait de passer chez lui pour retirer mon titre. J’y allai.—J’ai tâché de vous rattraper cinquante louis, me dit-il. (Je lui avais confié ma conversation avec Mongenod.) Mais les oiseaux sont envolés. Dites adieu à vos jaunets! Vos serins de Canarie ont regagné les climats chauds. Nous avons affaire à un aigrefin. Ne m’a-t-il pas soutenu que sa femme et son beau-père étaient partis aux États-Unis avec soixante de vos louis pour y acheter des terres, et qu’il comptait les y rejoindre, soi-disant pour faire fortune afin de revenir payer ses dettes, dont l’état, parfaitement en règle, m’a été confié par lui, car il m’a prié de savoir ce que deviendraient ses créanciers. Voici cet état circonstancié, me dit Bordin en me montrant une chemise sur laquelle il lut le total: Dix-sept mille francs en argent, dit-il, une somme avec laquelle on aurait une maison valant deux mille écus de rentes! Et après avoir remis le dossier, il me rendit une lettre de change d’une somme équivalant à cent louis en or, exprimée en assignats, avec une lettre par laquelle Mongenod reconnaissait avoir reçu cent louis en or, et m’en devoir les intérêts.—Me voilà donc en règle, dis-je à Bordin.—Il ne vous niera pas la dette, me répondit mon ancien patron; mais où il n’y a rien, le roi, c’est-à-dire le Directoire, perd ses droits. Je sortis sur ce mot. Croyant avoir été volé par un moyen qui échappe à la loi, je retirai mon estime à Mongenod et je me résignai très philosophiquement.
—Si je m’appesantis sur ces détails si vulgaires et en apparence si légers, ce n’est pas sans raison, dit le bonhomme en regardant Godefroid; je cherche à vous expliquer comment je fus conduit à agir comme agissent la plupart des hommes, au hasard et au mépris des règles que les Sauvages observent dans les moindres choses. Bien des gens se justifieraient en s’appuyant sur un homme grave comme Bordin; mais aujourd’hui, je me trouve inexcusable. Dès qu’il s’agit de condamner un de nos semblables en lui refusant à jamais notre estime, on ne peut s’en rapporter qu’à soi-même, et encore!... Devons-nous faire de notre cœur un tribunal où nous citions notre prochain? Où serait la loi? quelle serait notre mesure d’appréciation? Ce qui chez nous est faiblesse ne sera-t-il pas force chez le voisin? Autant d’êtres, autant de circonstances différentes pour chaque fait, car il n’est pas deux accidents semblables dans l’humanité. La Société seule a sur ses membres le droit de répression; car celui de punition, je le lui conteste: réprimer lui suffit, et comporte d’ailleurs assez de cruautés.