—En écoutant les propos en l’air d’un Parisien, et en admirant la sagesse de mon ancien patron, je condamnai donc Mongenod, reprit le bonhomme en continuant son histoire après en avoir tiré ce sublime enseignement. On annonça les Péruviens. Je m’attendis à recevoir un billet de Mongenod pour la première représentation, je m’établissais une sorte de supériorité sur lui. Mon ami me semblait, à raison de son emprunt, une sorte de vassal qui me devait une foule de choses, outre les intérêts de mon argent. Nous agissons tous ainsi! Non-seulement Mongenod ne m’envoya point de billet, mais je le vis venir de loin dans le passage obscur pratiqué sous le théâtre Feydeau, bien mis, élégant presque; il feignit de ne pas m’avoir aperçu; puis, quand il m’eut dépassé, lorsque je voulus courir à lui, mon débiteur s’était évadé par un passage transversal. Cette circonstance m’irrita vivement. Mon irritation, loin d’être passagère, s’accrut avec le temps. Voici comment. Quelques jours après cette rencontre, j’écrivis à Mongenod à peu près en ces termes:
«Mon ami, vous ne devez pas me croire indifférent à tout ce qui peut vous arriver d’heureux ou de malheureux. Les Péruviens vous donnent-ils de la satisfaction? Vous m’avez oublié, c’était votre droit pour la première représentation, où je vous aurais tant applaudi. Quoi qu’il en soit, je souhaite que vous y trouviez un Pérou, car j’ai trouvé l’emploi de mes fonds, et compte sur vous à l’échéance. Votre ami, Alain.»
—Après être resté quinze jours sans recevoir de réponse, je vais rue des Moineaux. L’hôtesse m’apprend que la petite femme est effectivement partie avec son père à l’époque où Mongenod avait annoncé ce départ à Bordin. Mongenod quittait son galetas de grand matin, et n’y revenait que tard dans la nuit. Quinze autres jours se passent, nouvelle lettre ainsi conçue:
«Mon cher Mongenod, je ne vous vois point, vous ne répondez point à mes lettres: je ne conçois rien à votre conduite, et si je me comportais ainsi envers vous, que penseriez-vous de moi?»
—Je ne signe plus votre ami: je mets mille amitiés. Un mois se passe sans que j’aie aucune nouvelle de Mongenod. Les Péruviens n’avaient pas obtenu le grand succès sur lequel Mongenod comptait. J’y allai pour mon argent à la vingtième représentation, et j’y vis peu de monde. Madame Scio y était cependant fort belle. On me dit au foyer que la pièce aurait encore quelques représentations. Je vais sept fois à différentes reprises chez Mongenod, je ne le trouve point, et chaque fois je laisse mon nom à l’hôtesse. Je lui écris alors:
«Monsieur, si vous ne voulez pas perdre mon estime après avoir perdu mon amitié, vous me traiterez maintenant comme un étranger, c’est-à-dire avec politesse, et vous me direz si vous serez en mesure à l’échéance de votre lettre de change. Je me conduirai d’après votre réponse. Votre serviteur, Alain.»
—Aucune réponse. Nous étions alors en 1799; à deux mois près, un an s’était écoulé. A l’échéance, je vais trouver Bordin. Bordin prend le titre, fait protester et poursuivre. Les désastres éprouvés par les armées françaises avaient produit sur les fonds une dépréciation si forte, qu’on pouvait acheter cinq francs de rente pour sept francs. Ainsi, pour cent louis en or, j’aurais eu près de quinze cents francs de rente. Tous les matins, en prenant ma tasse de café, je disais à la lecture du journal:—«Maudit Mongenod! Sans lui, je me ferais mille écus de rentes!» Mongenod était devenu ma bête noire, je tonnais contre lui tout en me promenant par les rues.—«Bordin est là, me disais-je, il le pincera, et ce sera bien fait!» Ma haine s’exhalait en imprécations, je maudissais cet homme, je lui trouvais tous les vices. Ah! monsieur Barillaud avait bien raison dans ce qu’il m’en disait. Enfin, un matin, je vois entrer mon débiteur, pas plus embarrassé que s’il ne me devait pas un centime; en l’apercevant, j’éprouvai toute la honte qu’il aurait dû ressentir. Je fus comme un criminel surpris en flagrant délit. J’étais mal à mon aise. Le Dix-Huit Brumaire avait eu lieu, tout allait au mieux, les fonds montaient, et Bonaparte était parti pour aller livrer la bataille de Marengo.—Il est malheureux, monsieur, dis-je en recevant Mongenod debout, que je ne doive votre visite qu’aux instances d’un huissier. Mongenod prend une chaise et s’assied.—Je viens te dire, me répondit-il, que je suis hors d’état de te payer.—Vous m’avez fait manquer le placement de mon argent avant l’arrivée du premier consul, moment où je me serais fait une petite fortune...—Je le sais, Alain, me dit-il, je le sais. Mais à quoi bon me poursuivre et m’endetter en m’accablant de frais? J’ai reçu des nouvelles de mon beau-père et de ma femme, ils ont acheté des terres, et m’ont envoyé la note de choses nécessaires à leur établissement, j’ai dû employer toutes mes ressources à ces acquisitions. Maintenant, sans que personne puisse m’en empêcher, je vais partir sur un vaisseau hollandais, à Flessingue, où j’ai fait parvenir toutes mes petites affaires. Bonaparte a gagné la bataille de Marengo, la paix va se signer, je puis sans crainte rejoindre ma famille, car ma chère petite femme est partie enceinte.—Ainsi, vous m’avez immolé à vos intérêts?.... lui dis-je.—Oui, me répondit-il, j’ai cru que vous étiez mon ami. En ce moment, je me sentis inférieur à Mongenod, tant il me parut sublime en disant ce simple mot si grand:—Ne vous l’ai-je pas dit? reprit-il. N’ai-je pas été de la dernière franchise avec vous, là, à cette même place? Je suis venu à vous, Alain, comme à la seule personne par laquelle je pusse être apprécié. Cinquante louis, vous ai-je dit, seraient perdus; mais cent, je vous les rendrai. Je n’ai point pris de terme; car puis-je savoir le jour où j’aurai fini ma longue lutte avec la misère? Vous étiez mon dernier ami. Tous mes amis, même notre vieux patron Bordin, me méprisaient par cela même que je leur empruntais de l’argent. Oh! vous ne savez pas, Alain, la cruelle sensation qui étreint le cœur d’un honnête homme aux prises avec le malheur, quand il entre chez quelqu’un pour lui demander secours!... et tout ce qui s’ensuit! je souhaite que vous ne la connaissiez jamais: elle est plus affreuse que l’angoisse de la mort. Vous m’avez écrit des lettres qui, de moi, dans la même situation, vous eussent semblé bien odieuses. Vous avez attendu de moi des choses qui n’étaient point en mon pouvoir. Vous êtes le seul auprès de qui je viens me justifier. Malgré vos rigueurs, et quoique d’ami vous vous soyez métamorphosé en créancier le jour où Bordin m’a demandé un titre pour vous, démentant ainsi le sublime contrat que nous avons fait, là, en nous serrant la main et en échangeant nos larmes; eh bien! je ne me suis souvenu que de cette matinée. A cause de cette heure, je viens vous dire: «Vous ne connaissez pas le malheur, ne l’accusez pas!» Je n’ai eu ni une heure ni une seconde pour écrire et vous répondre! Peut-être auriez-vous désiré que je vinsse vous cajoler?... Autant vaudrait demander à un lièvre fatigué par les chiens et les chasseurs de se reposer dans une clairière et d’y brouter l’herbe! Je n’ai pas eu de billet pour vous, non; je n’en ai pas eu assez pour les exigences de ceux de qui mon sort dépendait. Novice au théâtre, j’ai été la proie des musiciens, des acteurs, des chanteurs, de l’orchestre. Pour pouvoir partir et acheter ce dont ma famille a besoin là-bas, j’ai vendu les Péruviens au directeur, avec deux autres pièces que j’avais en portefeuille. Je pars pour la Hollande sans un sou. Je mangerai du pain sur la route, jusqu’à ce que j’aie atteint Flessingue. Mon voyage est payé, voilà tout. Sans la pitié de mon hôtesse, qui a confiance en moi, j’aurais été obligé de voyager à pied, le sac sur le dos. Donc, malgré vos doutes sur moi, comme sans vous je n’aurais pu envoyer mon beau-père et ma femme à New-York, ma reconnaissance reste entière. Non, monsieur Alain, je n’oublierai pas que les cent louis que vous m’avez prêtés vous donneraient aujourd’hui quinze cents francs de rentes.—Je voudrais vous croire, Mongenod, dis-je presque ébranlé par l’accent qu’il mit en prononçant cette explication.—Ah! tu ne me dis plus monsieur, dit-il vivement en me regardant d’un air attendri. Mon Dieu! je quitterais la France avec moins de regret si j’y laissais un homme aux yeux de qui je ne serais ni un demi-fripon, ni un dissipateur, ni un homme à illusions. J’ai aimé un ange au milieu de ma misère. Un homme qui aime bien, Alain, n’est jamais tout à fait méprisable... A ces mots, je lui tendis la main, il la prit, me la serra.—Que le ciel te protége, lui dis-je.—Nous sommes toujours amis? demanda-t-il.—Oui, repartis-je. Il ne sera pas dit que mon camarade d’enfance et mon ami de jeunesse sera parti pour l’Amérique sous le poids de ma colère!... Mongenod m’embrassa les larmes aux yeux, et se précipita vers la porte. Quand quelques jours après je rencontrai Bordin, je lui racontai ma dernière entrevue, et il me dit en souriant:—Je souhaite que ce ne soit pas une scène de comédie!... Il ne vous a rien demandé?—Non, répondis-je.—Il est venu de même chez moi, j’ai eu presque autant de faiblesse que vous, et il m’a demandé de quoi vivre en route. Enfin, qui vivra verra! Cette observation de Bordin me fit craindre d’avoir cédé bêtement à un mouvement de sensibilité.—Mais lui aussi, le procureur, a fait comme moi! me dis-je. Je crois inutile de vous expliquer comment je perdis toute ma fortune, à l’exception de mes autres cent louis que je plaçai sur le Grand-Livre quand les fonds furent à un taux si élevé, que j’eus à peine cinq cents francs de rente pour vivre, à l’âge de trente-quatre ans. J’obtins, par le crédit de Bordin, un emploi de huit cents francs d’appointements à la succursale du Mont-de-Piété, rue des Petits-Augustins. Je vécus alors bien modestement. Je me logeai rue des Marais, au troisième, dans un petit appartement composé de deux pièces et d’un cabinet, pour deux cent cinquante francs. J’allais dîner dans une pension bourgeoise, à quarante francs par mois. Je faisais le soir des écritures. Laid comme je suis et pauvre, je dus renoncer à me marier.
En entendant cet arrêt que le pauvre Alain portait sur lui-même avec une adorable résignation, Godefroid fit un mouvement qui prouva mieux qu’une confidence la parité de leurs destinées, et le bonhomme, en réponse à ce geste éloquent, eut l’air d’attendre un mot de son auditeur.
—Vous n’avez jamais été aimé?... demanda Godefroid.
—Jamais! reprit-il, excepté par Madame qui nous rend à tous l’amour que nous avons tous pour elle, un amour que je puis appeler divin... Vous avez pu vous en convaincre, nous vivons de sa vie comme elle vit de la nôtre; nous n’avons qu’une âme à nous tous; et, pour n’être pas physiques, nos plaisirs n’en sont pas moins d’une grande vivacité, car nous n’existons que par le cœur... Que voulez-vous, mon enfant, reprit-il, quand les femmes peuvent apprécier les qualités morales, elles en ont fini avec les dehors, et elles sont vieilles alors.... J’ai beaucoup souffert, allez!...