—Et il faudra cependant, mon cher père, que vous fassiez cet effort pour moi, dit Simon Giguet en entrant par le petit salon, car s’il existe dans le département de l’Aube un homme dont la parole y soit puissante, c’est assurément vous. En 1815....
—En 1815, dit ce petit vieillard admirablement conservé, je n’ai pas eu à parler, j’ai rédigé tout bonnement une petite proclamation qui a fait lever deux mille hommes en vingt-quatre heures... Et c’est bien différent de mettre son nom au bas d’une page qui sera lue par un département, ou de parler à une assemblée. A ce métier-là Napoléon lui-même a échoué. Lors du dix-huit brumaire, il n’a dit que des sottises aux Cinq-Cents.
—Enfin, mon cher père, reprit Simon, il s’agit de toute ma vie, de ma fortune, de mon bonheur... Tenez, ne regardez qu’une seule personne, et figurez-vous que vous ne parlez qu’à elle... vous vous en tirerez...
—Mon Dieu! je ne suis qu’une vieille femme, dit madame Marion; mais, dans une pareille circonstance, et en sachant de quoi il s’agit, mais... je serai éloquente!
—Trop éloquente peut-être! dit le colonel. Et dépasser le but, ce n’est pas y atteindre. Mais de quoi s’agit-il donc? reprit-il en regardant son fils. Depuis deux jours vous attachez à cette candidature des idées... Si mon fils n’est pas nommé, tant pis pour Arcis, voilà tout.
Ces paroles, dignes d’un père, étaient en harmonie avec toute la vie de celui qui les disait. Le colonel Giguet, un des officiers les plus estimés qu’il y eût dans la grande armée, se recommandait par un de ces caractères dont le fond est une excessive probité, jointe à une grande délicatesse. Jamais il ne se mit en avant, les faveurs devaient venir le chercher; aussi resta-t-il onze ans simple capitaine d’artillerie dans la Garde, où il ne fut nommé chef de bataillon qu’en 1813, et major en 1814. Son attachement presque fanatique pour Napoléon ne lui permit pas de servir les Bourbons après la première abdication. Enfin, son dévouement en 1815 fut tel, qu’il eût été banni sans le comte de Gondreville qui le fit effacer de l’ordonnance et finit par lui obtenir et une pension de retraite et le grade de colonel.
Madame Marion, née Giguet, avait un autre frère qui devint colonel de gendarmerie à Troyes, et qu’elle avait suivi là dans le temps. Elle y épousa M. Marion, receveur général de l’Aube.
Feu M. Marion, le receveur général, avait pour frère un premier président d’une cour impériale. Simple avocat d’Arcis, ce magistrat avait prêté son nom pendant la Terreur au fameux Malin de l’Aube, représentant du peuple, pour l’acquisition de la terre de Gondreville. Aussi tout le crédit de Malin, devenu sénateur et comte, fut-il au service de la famille Marion. Le frère de l’avocat eut ainsi la recette générale de l’Aube à une époque où, loin d’avoir à choisir entre trente solliciteurs, le gouvernement était fort heureux de trouver un sujet qui voulût accepter de si glissantes places.
Marion, le receveur général, recueillit la succession de son frère le président, et madame Marion celle de son frère le colonel de gendarmerie. En 1814, le receveur général éprouva des revers. Il mourut en même temps que l’Empire, mais sa veuve trouva quinze mille francs de rentes dans les débris de ces diverses fortunes accumulées. Le colonel de gendarmerie Giguet avait laissé son bien à sa sœur, en apprenant le mariage de son frère l’artilleur, qui, vers 1806, épousa l’une des filles d’un riche banquier de Hambourg. On sait quel fut l’engouement de l’Europe pour les sublimes troupiers de l’empereur Napoléon!
En 1814, madame Marion, quasi ruinée, revint habiter Arcis, sa patrie, où elle acheta sur la Grande-Place l’une des plus belles maisons de la ville, et dont la situation indique une ancienne dépendance du château. Habituée à recevoir beaucoup de monde à Troyes, où régnait le receveur général, son salon fut ouvert aux notabilités du parti libéral d’Arcis. Une femme accoutumée aux avantages d’une royauté de salon n’y renonce pas facilement. De toutes les habitudes, celles de la vanité sont les plus tenaces.