L’arrivée de Cécile mit un terme à l’embarras de Philéas, qui s’écria:—Comme te voilà belle!

Madame Beauvisage se retourna brusquement et jeta sur sa fille un regard perçant qui la fit rougir.

—Ah! Cécile, qui vous a dit de faire une pareille toilette?... demanda la mère.

—N’irons-nous pas ce soir chez madame Marion? Je me suis habillée pour voir comment m’allait ma nouvelle robe.

—Cécile! Cécile! fit Séverine, pourquoi vouloir tromper votre mère?... Ce n’est pas bien, je ne suis pas contente de vous, vous voulez me cacher quelque pensée...

—Qu’a-t-elle donc fait? demanda Beauvisage, enchanté de voir sa fille si pimpante.

—Ce qu’elle a fait? je le lui dirai!... fit madame Beauvisage en menaçant du doigt sa fille unique.

Cécile se jeta au cou de sa mère, l’embrassa, la cajola, ce qui, pour les filles uniques, est une manière d’avoir raison.

Cécile Beauvisage, jeune personne de dix-neuf ans, venait de mettre une robe de soie gris de lin, garnie de brandebourgs en gris plus foncé, et qui figurait par devant une redingote. Le corsage à guimpe, orné de boutons et de jokeys, se terminait en pointe par devant, et se laçait par derrière comme un corset. Ce faux corset dessinait parfaitement le dos, les hanches et le buste. La jupe, garnie de trois rangs d’effilés, faisait des plis charmants, et annonçait par sa coupe et sa façon la science d’une couturière de Paris. Un joli fichu, garni de dentelle, retombait sur le corsage. L’héritière avait autour du cou un petit foulard rose noué très élégamment, et sur la tête un chapeau de paille orné d’une rose mousseuse. Ses mains étaient gantées de mitaines de filet noir. Elle était chaussée de brodequins de peau bronzée; enfin, excepté son petit air endimanché, cette tournure de figurine, dessinée dans les journaux de mode, devait ravir le père et la mère de Cécile. Cécile était d’ailleurs bien faite, d’une taille moyenne et parfaitement proportionnée. Elle avait tressé ses cheveux châtains selon la mode de 1839, en deux grosses nattes qui lui accompagnaient le visage et se rattachaient derrière la tête. Sa figure pleine de santé, d’un ovale distingué, se recommandait par cet air aristocratique qu’elle ne tenait ni de son père ni de sa mère. Ses yeux, d’un brun clair, étaient entièrement dépourvus de cette expression douce, calme et presque mélancolique, si naturelle aux jeunes filles.

Vive, animée, bien portante, Cécile gâtait, par une sorte de positif bourgeois, et par la liberté de manières que prennent les enfants gâtés, tout ce que sa physionomie avait de romanesque. Néanmoins un mari capable de refaire son éducation et d’y effacer les traces de la vie de province pouvait encore extraire de ce bloc une femme charmante. En effet, l’orgueil que Séverine mettait en sa fille avait contre-balancé les effets de sa tendresse. Madame Beauvisage avait eu le courage de bien élever sa fille; elle s’était habituée avec elle à une fausse sévérité qui lui permit de se faire obéir et de réprimer le peu de mal qui se trouvait dans cette âme. La mère et la fille ne s’étaient jamais quittées; ainsi Cécile avait, ce qui chez les jeunes filles est plus rare qu’on ne le pense, une pureté de pensée, une fraîcheur de cœur, une naïveté réelles, entières et parfaites.