—Votre toilette me donne à penser, dit madame Beauvisage: Simon Giguet vous aurait-il dit quelque chose hier que vous m’auriez caché?

—Eh bien! dit Philéas, un homme qui va recevoir le mandat de ses concitoyens...

—Ma chère maman, dit Cécile à l’oreille de sa mère, il m’ennuie; mais il n’y a plus que lui pour moi dans Arcis.

—Tu l’as bien jugé: mais attends que ton grand-père ait prononcé, dit madame Beauvisage en embrassant sa fille, dont la réponse annonçait un grand sens tout en révélant une brèche faite dans son innocence par l’idée du mariage.

IX.—HISTOIRE DE DEUX MALINS.

La maison de Grévin, située sur la rive droite de l’Aube, et qui fait le coin de la petite place d’au delà le pont, est une des plus vieilles maisons d’Arcis. Aussi est-elle bâtie de bois, et les intervalles de ces murs si légers sont-ils remplis de cailloux; mais elle est revêtue d’une couche de mortier lissé à la truelle et peint en gris. Malgré ce fard coquet, elle n’en paraît pas moins être une maison de cartes.

Le jardin, situé le long de l’Aube, est protégé par un mur de terrasse couronné de pots de fleurs. Cette humble maison, dont les croisées ont des contrevents solides peints en gris comme le mur, est garnie d’un mobilier en harmonie avec la simplicité de l’extérieur. En entrant, on apercevait, dans une petite cour cailloutée, les treillages verts qui servaient de clôture au jardin. Au rez-de-chaussée, l’ancienne étude, convertie en salon, et dont les fenêtres donnent sur la rivière et sur la place, est meublée de vieux meubles en velours d’Utrecht vert, excessivement passé. L’ancien cabinet est devenu la salle à manger du notaire retiré. Là tout annonce un vieillard profondément philosophe, et une de ces vies qui se sont écoulées comme coule l’eau des ruisseaux champêtres que les arlequins de la vie politique finissent par envier quand ils sont désabusés sur les grandeurs sociales, ou fatigués des luttes insensées avec le cours de l’humanité.

Pendant que Séverine traverse le pont en regardant si son père a fini de dîner, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil sur la personne, sur la vie et les opinions de ce vieillard, que l’amitié du comte Malin de Gondreville recommandait au respect de tout le pays.

Voici la simple et naïve histoire de ce notaire, pendant longtemps, pour ainsi dire, le seul notaire d’Arcis. En 1787, deux jeunes gens d’Arcis allèrent à Paris, recommandés à un avocat au conseil nommé Danton. Cet illustre patriote était d’Arcis. On y voit encore sa maison, et sa famille y existe encore. Ceci pourrait expliquer l’influence que la Révolution exerça sur ce coin de la Champagne. Danton plaça ses compatriotes chez le procureur au Châtelet si fameux par son procès avec le comte Morton de Chabrillant, à propos de sa loge à la première représentation du Mariage de Figaro, et pour qui le parlement prit fait et cause en se regardant comme outragé dans la personne de son procureur.

L’un s’appelait Malin, et l’autre Grévin, tous deux fils uniques. Malin avait pour père le propriétaire même de la maison où demeure actuellement Grévin. Tous deux ils eurent l’un pour l’autre une mutuelle, une solide affection. Malin, garçon retors, d’un esprit profond, ambitieux, avait le don de la parole. Grévin, honnête travailleur, eut pour vocation d’admirer Malin. Ils revinrent à leur pays lors de la révolution, l’un pour être avocat à Troyes, l’autre pour être notaire à Arcis. Grévin, l’humble serviteur de Malin, le fit nommer député à la Convention. Malin fit nommer Grévin procureur syndic d’Arcis. Malin fut un obscur conventionnel jusqu’au 9 thermidor, se rangeant toujours du côté du plus puissant, écrasant le faible; mais Tallien lui fit comprendre la nécessité d’abattre Robespierre. Malin se distingua lors de cette terrible bataille parlementaire, il eut du courage à propos. Dès ce moment commença le rôle politique de cet homme, un des héros de la sphère inférieure; il abandonna le parti des Thermidoriens pour celui des Clichyens, et fut alors nommé membre du conseil des Anciens. Devenu l’ami de Talleyrand et de Fouché, conspirant avec eux, contre Bonaparte, il devint, comme eux, un des plus ardents partisans de Bonaparte après la victoire de Marengo. Nommé tribun, il entra l’un des premiers au conseil d’État, fut un des rédacteurs du Code, et fut promu l’un des premiers à la dignité de sénateur, sous le nom de comte de Gondreville. Ceci est le côté politique de cette vie; en voici le côté financier.