—Votre tante, qui compte environ cinq ans de plus que vous, a été la maîtresse de Marat d’odieuse mémoire. C’est de cette source ensanglantée que lui est venu le noyau de la fortune qu’elle possède... C’est, selon les renseignements que je reçois, une très habile recéleuse, car on n’a pas encore de preuves contre elle. Après la mort de Marat, elle aurait appartenu, selon les rapports que je tiens entre les mains, à un chimiste condamné à mort en l’an VIII, pour crime de fausse monnaie. Elle a paru comme témoin dans le procès. C’est dans cette intimité qu’elle aurait acquis des connaissances en toxicologie. Elle a été marchande à la toilette de l’an IX à 1805. Elle a subi deux ans de prison en 1807 et 1808, pour avoir livré des mineures à la débauche... Vous étiez alors poursuivi pour crime de faux, vous aviez quitté la maison de banque où votre tante vous avait placé comme commis, grâce à l’éducation que vous aviez reçue et aux protections dont jouissait votre tante auprès des personnages à la dépravation desquels elle fournissait des victimes... Tout ceci ressemblerait peu à la grandesse des ducs d’Ossuna... Persistez-vous dans vos dénégations?...
Jacques Collin écoutait monsieur Camusot en pensant à son enfance heureuse, au Collége des Oratoriens d’où il était sorti, méditation qui lui donnait un air véritablement étonné. Malgré l’habileté de sa diction interrogative, Camusot n’arracha pas un mouvement à cette physionomie placide.
—Si vous avez fidèlement écrit l’explication que je vous ai donnée en commençant, vous pouvez la relire, répondit Jacques Collin, je ne puis varier... Je ne suis pas allé chez la courtisane, comment saurais-je qui elle avait pour cuisinière? Je suis tout à fait étranger aux personnes de qui vous me parlez.
—Nous allons procéder, malgré vos dénégations, à des confrontations qui pourront diminuer votre assurance.
—Un homme déjà fusillé une fois est habitué à tout, répondit Jacques Collin avec douceur.
Camusot retourna visiter les papiers saisis en attendant le retour du chef de la Sûreté dont la diligence fut extrême, car il était onze heures et demie, l’interrogatoire avait commencé vers dix heures, et l’huissier vint annoncer au juge à voix basse l’arrivée de Bibi-Lupin.
—Qu’il entre! répondit monsieur Camusot.
En entrant Bibi-Lupin de qui l’on attendait un:—«C’est bien lui!...» resta surpris. Il ne reconnaissait plus le visage de sa pratique dans une face criblée de petite vérole. Cette hésitation frappa le juge.
—C’est bien sa taille, sa corpulence, dit l’agent. Ah! c’est toi, Jacques Collin, reprit-il en examinant les yeux, la coupe du front et les oreilles... Il y a des choses qu’on ne peut pas déguiser... C’est parfaitement lui, monsieur Camusot... Jacques a la cicatrice d’un coup de couteau dans le bras gauche, faites-lui ôter sa redingote, vous allez la voir...
De nouveau, Jacques Collin fut obligé de se dépouiller de sa redingote, Bibi-Lupin retroussa la manche de la chemise et montra la cicatrice indiquée.