XVIII.—PRÉFACE AVANT LA LETTRE.
Une fois en possession des renseignements fournis par l’hôtesse du Mulet et par le sous-préfet Antonin Goulard, M. de Trailles eut bientôt fait de disposer tout le plan de sa bataille électorale, et ce plan s’indique trop facilement de lui-même pour que le lecteur ne l’ait pas déjà pressenti. A la candidature de Simon Giguet, l’habile agent de la politique personnelle opposait brusquement la candidature de Philéas; et en dépit de la nullité et de l’invraisemblance du personnage, cette combinaison, il faut le reconnaître, avait pour elle d’incontestables chances de succès. Mis en évidence par l’auréole municipale auprès de la masse des électeurs indifférents, Beauvisage avait une avance énorme: son nom était connu d’eux.
La logique, bien plus qu’elle n’en a l’air, préside à la conduite des choses d’ici-bas; elle est comme la femme à laquelle, après beaucoup d’infidélités, on retourne toujours.
Ce que le bon sens voudrait, c’est qu’appelés à choisir un représentant de la chose publique, les électeurs fussent toujours parfaitement édifiés sur son aptitude, sa probité, son caractère. Trop souvent, sans doute, dans la pratique, de terribles entorses sont données à cette théorie; mais toutes les fois que le troupeau électoral, laissé à l’instinct de son mandat, peut se persuader qu’il vote avec son intelligence et avec ses lumières, on peut être assuré de le voir mettre de l’empressement et de l’amour-propre à se décider dans ce sens; or, quand il s’agit de connaître un homme, savoir au moins comment il s’appelle, électoralement parlant, n’est-ce pas un joli commencement?
Des électeurs indifférents en allant aux plus passionnés, Philéas était d’abord assuré de rallier le parti Gondreville. Quand il s’agissait de châtier l’outrecuidance de Simon Giguet, quel candidat n’eût été appuyé par le vice-roi d’Arcis? La nomination d’un homme placé vis-à-vis de lui en flagrant délit d’hostilité et d’ingratitude, c’était pour son importance provinciale un de ces échecs qu’il faut conjurer à tout prix.
Pourtant, à la première nouvelle de son ambition parlementaire, du côté de Grévin, son beau-père, Beauvisage devait s’attendre à un étonnement peu flatteur et peu encourageant. Une fois pour toutes, l’ancien notaire avait jaugé son gendre, et, à son esprit juste et exact, l’idée de Philéas homme d’État devait produire quelque chose du désagréable effet que produit à l’oreille la surprise d’une dissonance mal préparée. Si d’ailleurs il est vrai de dire qu’en son pays nul n’est prophète, on l’est bien moins, ce semble, dans sa famille, où la reconnaissance des succès les moins contestables continue encore d’être marchandée longtemps après que, dans le public, ils ont cessé de faire une question. Mais, la première impression passée, Grévin devait finir par s’acclimater à la pensée d’un expédient qui, en somme, s’ajustait assez avec la manière dont lui-même entendait arranger l’avenir de Séverine. D’ailleurs, pour le salut de l’influence Gondreville, si sérieusement menacée, quel sacrifice n’eût-il pas compris?
Auprès des partis légitimiste et républicain, qui tous deux ne pouvaient peser dans l’élection qu’à l’état d’appoint, le candidat de M. de Trailles avait une recommandation étrange, à savoir, celle de son ineptie bien constatée. Ne se sentant pas la force de faire un député, les deux fractions de l’opposition antidynastique devaient embrasser avec ardeur une occasion de faire une niche à ce qu’elles appelaient dédaigneusement l’ordre de choses, et l’on pouvait compter que dans leur joyeux désespoir elles s’attelleraient de tout cœur au succès d’un candidat assez éclatant de ridicule pour en refléter un large rayon sur le gouvernement qui lui aurait prêté son appui.
Enfin, dans l’opinion centre-gauche qui provisoirement avait adopté Simon Giguet pour son candidat, Beauvisage était en mesure d’opérer une grave scission; car, lui aussi, se donnait pour un homme de l’opposition dynastique, et jusqu’à nouvel ordre, tout en lui assurant le concours de l’influence ministérielle, M. de Trailles comptait bien lui garder cette teinte politique qui, dans le milieu où l’on opérait, était incontestablement la plus populaire. Mais quel que fût le bagage de convictions que l’incorruptible mandataire emporterait à Paris, son horoscope était tiré: on pouvait être assuré que dès sa première apparition dans les salons des Tuileries une auguste séduction ferait de lui un séide, si déjà même les simples enlacements de l’embauchage ministériel n’avaient pas suffi à ce résultat. L’intérêt de la chose publique ainsi bien réglé, restait, pour le courtier électoral, la question personnelle, celle de savoir si dans la façon du député il trouverait à tailler, de surcroît, l’étoffe d’un beau-père.
Premier point, la dot;
Deuxième point, la fille