lui convenaient: l’une sans l’éblouir; l’autre sans qu’il se dissimulât les imperfections d’une éducation provinciale qu’il aurait tout entière à refaire, mais qui ne devait point offrir de résistance sérieuse à sa savante pédagogie conjugale.

De plein saut madame Beauvisage emportait son mari; c’était une ambitieuse qui, malgré ses quarante-quatre ans sonnés, avait encore l’air de sentir son cœur. Dès lors le jeu était peut-être de commencer sur elle le feu d’une fausse attaque, qu’ensuite on rabattrait du côté de la fille. Jusqu’où l’on irait dans l’occupation de l’ouvrage avancé, question à résoudre selon les circonstances. Dans tous les cas, auprès des deux femmes, Maxime se sentait d’avance puissamment patronné par son titre, par sa réputation d’homme à la mode, par son aptitude magistrale à leur servir d’initiateur dans tous les difficiles et élégants mystères de la vie parisienne; enfin, auteur de la fortune politique de Beauvisage, qui promettait une si heureuse révolution dans l’existence des deux exilées champenoises, monsieur de Trailles ne devait-il pas s’attendre de leur part à la plus chaude reconnaissance?

Toutefois au succès de sa campagne matrimoniale ne laissait pas de se rencontrer une difficulté sérieuse. Il fallait obtenir la ratification du vieux Grévin, qui n’était point homme à marier Cécile sans s’être d’abord renseigné à fond sur tout le passé du prétendant. Or, cette enquête faite, n’était-il pas à craindre que dans l’orageuse biographie d’un roué quinquagénaire n’apparût pas pour le pointilleux vieillard la somme entière des sûretés et des convenances que sa prudence pouvait réclamer?

Toutefois dans l’espèce de mission gouvernementale dont M. de Trailles arrivait chargé à Arcis, pouvait être trouvée l’apparence d’une gravité et d’un amendement très propre à neutraliser la portée de certains renseignements. Avant que cette mission fût ébruitée, en en faisant faire, sous le plus grand secret, la confidence par Gondreville, on flatterait l’amour-propre de Grévin et l’on se ménagerait auprès de lui un certain relief. Ensuite la très ancienne habileté attribuée à Gribouille, et qui consiste à se jeter dans l’eau pour éviter d’être mouillé, dans ce cas difficile, Maxime était décidé à l’employer. Allant au-devant des défiances du vieux notaire, il avait arrangé que lui-même aurait l’air de douter de sa propre sagesse, et en manière de précaution contre l’influence de ses vieux entraînements, il se proposait de demander que dans les stipulations matrimoniales fût introduite la clause expresse de séparation de biens. De cette façon, on se croirait bien garanti contre toute rechute de ses anciennes habitudes de prodigalité. Quant à lui, c’était son affaire de prendre sur sa jeune femme assez d’empire pour rattraper, par la puissance du sentiment, la part d’autorité conjugale dont le contrat l’aurait dépossédé.

D’abord, rien ne vint contredire la sagesse et la lucidité de tous ces aperçus. Aussitôt mise en avant, la candidature de Beauvisage ayant pris feu comme une traînée de poudre, M. de Trailles dut voir, au succès de tous ses efforts, des chances si probables, qu’il se crut autorisé à écrire à Rastignac, et à lui cautionner l’heureuse et entière exécution de son mandat. Mais tout à coup devant le triomphateur Beauvisage vint se dresser une contre-candidature, et, soit dit en passant, pour l’heur et fortune de notre histoire, cette concurrence se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si imprévues, qu’à la peinture d’abord attendue des petites misères d’une lutte électorale, elle pourrait bien finir par substituer l’intérêt d’un drame plus fortement accidenté.

L’homme qui, dans ce récit, survient chargé d’une mission si haute, est appelé à y jouer un rôle trop considérable pour qu’il ne devienne pas nécessaire de l’y installer par des explications rétrospectives assez étendues. Mais au point où en est parvenue la narration, en suspendre inopinément la marche par une sorte de tardive exposition, ne serait-ce point procéder contre toutes les règles de l’art et s’exposer aux colères de la critique, ce pieux sergent de ville de l’orthodoxie littéraire? En présence de cette difficulté, l’auteur serait resté grandement empêché, si la faveur de son étoile n’eût mis à sa disposition une correspondance où avec une vie et une animation que jamais il n’aurait su leur communiquer, se trouvent réunis et exposés tous les détails qu’il devient indispensable de faire passer sous les yeux du lecteur. Ces lettres doivent être lues avec attention. En remettant en scène bien des acteurs déjà connus de la Comédie humaine, elles produisent une foule de faits nécessaires à l’intelligence et à l’avenir du présent drame. Leur défilé opéré et le récit ramené au point où nous semblons l’abandonner aujourd’hui, sans secousse et de lui-même, il reprendra son cours; et nous aimons à nous persuader qu’à l’introduction transitoire de la forme épistolaire, l’unité, qui aurait pu en paraître un moment contrariée, n’aura fait que trouver son profit.


LETTRES ÉDIFIANTES


I.—LE COMTE DE L’ESTORADE A MARIE-GASTON.