(Voir les Mémoires de deux jeunes mariées.)

Cher monsieur, suivant votre désir, j’ai vu M. le préfet de police, afin de savoir si le pieux dessein dont vous m’entretenez dans votre lettre datée de Carrare n’aurait pas à souffrir quelque opposition du fait de l’autorité.

M. le préfet m’a répondu que le décret impérial du 23 prairial an XII, par lequel se règle encore toute la matière des inhumations, établissait, de la manière la moins équivoque, le droit pour toute personne de se faire enterrer sur sa propriété. Il vous suffirait donc de vous pourvoir d’un permis à la préfecture de Seine-et-Oise, et, sans autre formalité, vous pourriez faire opérer la translation des restes mortels de madame Marie-Gaston dans le monument que vous vous proposez de lui élever au milieu de votre parc de Ville-d’Avray.

Maintenant j’oserai, moi, vous faire quelques objections.

Êtes-vous bien sûr que, de la part des Chaulieu, avec lesquels vous ne vivez pas en très bonne intelligence, vous ne serez pas exposé à de certaines difficultés? Jusqu’à un certain point, en effet, ne pourraient-ils pas être admis à se plaindre qu’en transportant du cimetière communal dans une propriété close et fermée une sépulture qui comme à vous leur est chère, vous soumettez entièrement à votre bon plaisir les visites qu’il peut leur convenir de faire à cette tombe? car enfin, cela est évident, il vous sera toujours loisible de leur interdire l’accès de votre propriété. Je sais bien qu’en droit rigoureux, morte ou vivante, la femme appartient à son mari, et cela à l’exclusion de sa parenté, même la plus proche; mais que, sous l’inspiration du mauvais vouloir dont ils vous ont déjà donné plus d’une preuve, les parents de madame Marie-Gaston aient la fâcheuse idée de porter leur opposition sur le terrain judiciaire, quel affligeant débat!

Vous gagnerez le procès, je veux bien ne pas en douter, l’influence du duc de Chaulieu n’étant plus ce qu’elle a été sous la Restauration; mais avez-vous pensé à tout le venin que la parole d’un avocat peut répandre sur une pareille question, quand après tout il se fera l’écho d’une réclamation respectable, celle d’un père, d’une mère et de deux frères demandant à ne pas être dépossédés du douloureux bonheur d’aller prier sur un cercueil? S’il faut d’ailleurs vous dire toute ma pensée, ce n’est pas sans un vif regret que je vous vois occupé à créer un nouvel aliment à votre douleur, trop longtemps inconsolable.

Nous avions espéré qu’après deux ans passés en Italie, vous nous reviendriez plus résigné, et qu’enfin vous prendriez sur vous de demander à la vie active quelques-unes de ses distractions. Évidemment, cette espèce de temple que vous vous proposez d’élever à la ferveur de vos souvenirs, dans un lieu où ils ne se pressent déjà que trop nombreux, ne peut servir qu’à en éterniser l’amertume, et je ne saurais vous louer du rajeunissement que vous vous proposez ainsi de leur ménager. Cependant, comme il faut servir ses amis un peu à leur mode, j’ai fait votre commission auprès de M. Dorlange; mais, je dois me hâter de vous le dire, je n’ai trouvé chez lui aucun empressement à entrer dans votre pensée.

Son premier mot, quand je me suis annoncé chez lui de votre part, a été qu’il n’avait pas l’honneur de vous connaître, et cette réponse, toute singulière qu’elle puisse vous paraître, m’a été faite avec tant de naturel, que d’abord j’ai cru à quelque méprise, résultant d’une confusion de noms. Néanmoins comme, un peu après, votre oublieux ami voulut bien convenir qu’il avait fait ses études au collége de Tours, et comme encore, de son aveu, il se trouve bien être le même M. Dorlange qui, en 1831, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, remporta le grand prix de sculpture, aucun doute ne pouvait me rester sur son identité. Je m’expliquai alors son défaut de mémoire par cette longue interruption que vous-même m’aviez signalée dans vos relations. Votre procédé l’aura blessé plus vivement que vous ne vous l’étiez figuré, et quand il s’est donné l’air d’avoir oublié jusqu’à votre nom, c’était tout simplement une revanche dont il n’était pas fâché de saisir l’occasion.

Mais là n’est pas l’obstacle réel. En me rappelant la fraternelle intimité qui vous a unis à une autre époque, je ne pouvais croire la mauvaise humeur de M. Dorlange inexorable. Aussi, après lui avoir exposé la nature du travail dont il serait question de le charger, me disposais-je à entrer avec lui dans quelques explications, relativement aux griefs qu’il pouvait nourrir contre vous, quand tout à coup je me suis trouvé face à face avec un obstacle de la nature la plus imprévue.

«Mon Dieu, me dit-il, l’importance de la commande que vous voulez bien m’offrir; cette assurance qu’on entend bien ne rien épargner pour la grandeur et la perfection de l’œuvre; cette invitation qui m’est faite de me rendre à Carrare pour présider moi-même au choix et à l’extraction des marbres, tout cela constitue une vraie bonne fortune d’artiste, et à une autre époque je l’aurais acceptée avec empressement. Mais au moment où j’ai l’honneur de vous recevoir, sans avoir encore le dessein arrêté de quitter la carrière des arts, je suis peut-être sur le point d’aborder la vie politique. Mes amis me pressent de me présenter aux élections prochaines, et vous le comprenez, monsieur, si je venais à être nommé, la complication de mes devoirs parlementaires, mon initiation à une vie toute nouvelle deviendraient, pour longtemps au moins, un obstacle à ce que je pusse aborder avec le recueillement nécessaire l’œuvre dont vous m’entretenez. J’aurais d’ailleurs affaire, ajouta M. Dorlange, à une grande douleur qui, dans ce monument projeté, se cherche à grands frais une consolation. Cette douleur, naturellement, serait impatiente; moi, je serais lent, distrait, empêché: le mieux est donc que l’on s’adresse ailleurs; ce qui ne m’empêchera pas d’être, comme je le dois, reconnaissant et honoré de la confiance qu’on a bien voulu me témoigner.»