A la suite de ce petit speech assez bien tourné, comme vous pouvez voir, et par lequel il me parut seulement que votre ami préludait peut-être un peu trop complaisamment à ses futurs succès de tribune, j’eus un moment la pensée de lui poser l’hypothèse de l’insuccès de sa candidature et de lui demander si, le cas échéant, il n’y aurait pas apparence de revenir à lui. Mais il n’est jamais bienséant de mettre en doute un triomphe électoral; et comme j’étais en présence d’un homme profondément ulcéré, je ne voulus point, par une curiosité qui pouvait être mal prise, m’exposer à jeter de l’huile sur le feu. Je me contentai donc d’exprimer un regret et de dire que je vous ferais connaître le résultat de ma démarche. Inutile d’ajouter que, d’ici à quelques jours, je saurai à quoi m’en tenir sur la portée de cette ambition parlementaire qui s’est si mal à propos rencontrée sur notre chemin. Pour moi, il y a mille raisons de croire que cette candidature est une visée. Dans cette donnée, peut-être feriez-vous bien d’écrire à M. Dorlange; car toute son attitude, d’ailleurs parfaitement polie et convenable, m’a paru accuser un souvenir encore bien vivant des torts apparents que vous aurez à vous faire pardonner.
Je sais qu’il en pourra coûter à votre sensibilité pour expliquer l’entourage des circonstances vraiment exceptionnelles dans lesquelles s’est fait votre mariage; car vous serez par là même entraîné à repasser sur la trace de vos jours de bonheur devenus pour vous aujourd’hui de si poignants souvenirs. Mais après ce que j’ai pu entrevoir des dispositions de votre ancien ami, si vous tenez expressément à ce qu’il vous prête le concours de son talent, ne pas insister vous-même et procéder encore par mandataire, serait continuer une allure qui déjà lui a semblé désobligeante, et s’exposer à un nouveau refus. Après cela, si la démarche à laquelle je vous sollicite se trouvait décidément au-dessus de vos forces, peut-être y aurait-il encore un moyen. En toute affaire où je l’ai vue s’entremettre, madame de l’Estorade m’a toujours semblé une habile négociatrice; mais, pour le cas particulier, j’aurais dans son intervention une confiance absolue. Elle-même a eu à souffrir de la part de madame Marie-Gaston des égoïsmes de passions assez semblables au traitement dont se plaint M. Dorlange. Mieux que personne elle serait donc en mesure de lui expliquer les entraînements de cette absorbante vie conjugale, que vous aviez si étroitement repliée sur elle-même, et il me paraîtrait très difficile que l’exemple de la longanimité et de la clémence dont elle a toujours usé avec celle qu’elle appelait sa chère égarée, ne devînt pas contagieux pour votre ami.
Vous avez, du reste, tout le loisir de penser à l’usage qu’il vous conviendra faire de cette ouverture. Madame de l’Estorade, en ce moment, est encore souffrante d’une grave indisposition, suite d’une terreur maternelle. Il y a huit jours, notre chère Naïs faillit être écrasée sous ses yeux, et sans la courageuse intervention d’un inconnu qui se jeta à la tête des chevaux et les arrêta court, Dieu sait l’affreux malheur qui nous atteignait. De cette cruelle émotion est résultée pour madame de l’Estorade une excitation nerveuse qui nous a si sérieusement inquiétés un moment. Quoiqu’elle soit beaucoup mieux aujourd’hui, ce n’est pas avant quelques jours qu’elle pourra être en état de recevoir M. Dorlange, étant admis que sa médiation féminine vous paraît désirable et utile.
Mais encore un coup, cher monsieur, ne vaudrait-il pas mieux couper court à votre idée? Une dépense énorme, de fâcheux démêlés avec les Chaulieu, et pour nous un renouvellement de vos douleurs, voilà ce que j’y entrevois. Ce qui ne veut pas dire, cependant, qu’en tout et pour tout je ne continue pas d’être à vos ordres, ainsi que le commandent les sentiments d’estime et d’amitié que je vous ai voués.
II.—LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
Paris, février 1839.
Chère madame, de tous les témoignages de sympathie que m’a valus le terrible accident arrivé à ma pauvre enfant, pas un ne m’a autant touchée que votre excellente lettre.
Pour répondre à votre affectueuse sollicitude, je dois dire que, dans cette terrible rencontre, Naïs a été merveilleuse de calme et de sang-froid. Il n’est pas, je crois, possible de voir la mort de plus près; mais, pas plus pendant qu’après l’événement, cette vaillante petite fille n’a sourcillé, et tout en elle annonce le caractère le plus résolu; aussi, dans sa santé, Dieu merci! pas l’ombre d’un dérangement.
Quant à moi, par suite de mon immense terreur, tombée en proie à des mouvements spasmodiques, j’ai, à ce qu’il paraît, pendant plusieurs jours, assez vivement inquiété le médecin, qui un moment aurait craint pour ma raison. Grâce à la force de mon tempérament, me voilà pourtant à peu près remise, et, de cette cruelle commotion, ne resterait aucune trace, si, par une fatalité singulière, elle n’était venue se relier à une autre préoccupation désagréable, qui, depuis quelque temps, avait jugé convenable de s’installer dans ma vie.
Avant même la nouvelle assurance que vous voulez bien me donner de vos dispositions pour moi, si bienveillantes déjà, j’avais pensé à invoquer le secours de votre amitié et de vos conseils; aujourd’hui, quand vous voulez bien m’écrire que vous seriez heureuse et fière si, à quelque degré que ce fût, il vous était donné de me rappeler la pauvre Louise de Chaulieu, cette précieuse et incomparable amie dont la mort m’a dépossédée, comment pourrais-je hésiter encore? Je vous prends au mot, chère madame, et cette exquise habileté qui autrefois vous aidait à dérouter les sots commentaires quand l’impossibilité où vous étiez de déclarer votre mariage avec M. de Camps vous laissait livrée à des curiosités si insolentes et si perfides (voir Madame Firmiani); ce tact singulier qu’à cette époque on vous vit mettre à vous démêler d’une situation où tout était embarras et péril; en un mot, cet art merveilleux qui vous permit, en gardant votre secret, de garder toute votre dignité de femme, je viens résolûment vous demander de les mettre au service de ce souci dont je vous parlais il n’y a qu’un moment.