—Comment cette pauvre madame de Macumer, une si triste fin et un mariage si singulier!
—Ah! vous savez, répondit M. de Rhétoré, de ce verbe haut monté dont il a l’habitude, ma sœur avait trop d’imagination pour ne pas être un peu chimérique et romanesque. Elle avait aimé à la passion M. de Macumer, son premier mari; mais à la longue on se lasse de tout, même du veuvage. Ce M. Marie-Gaston se trouva sur son chemin. Il est agréable de sa personne; ma sœur était riche, lui fort endetté; il se montra donc aimable et empressé à proportion, et, par ma foi! le drôle a si bien manœuvré, qu’après avoir succédé à M. de Macumer et fait mourir sa femme de jalousie, il a tiré d’elle tout ce dont la loi permettait à cette pauvre affolée de disposer. La succession de Louise se montait au moins à douze cent mille francs, sans compter un magnifique mobilier et une délicieuse villa qu’elle s’était fait construire à Ville-d’Avray. La moitié de l’hoirie a été à ce monsieur, l’autre au duc et à la duchesse de Chaulieu, ses père et mère, qui, en leur qualité d’ascendants, avaient droit à ce partage. Quant à mon frère Lenoncourt et à moi, notre part a été d’être purement et simplement déshérités.
Aussitôt que votre nom, cher monsieur, eut été prononcé, M. Dorlange avait mis de côté son journal, puis, comme M. de Rhétoré achevait sa phrase, il se leva et lui dit:
—Pardon, monsieur le duc, si j’ose m’entremettre dans vos renseignements; mais, en conscience, je dois vous avertir que vous êtes tout ce qu’il y a au monde de plus mal informé.
—Vous dites?... repartit le duc en clignant des yeux et avec ce ton de dédain suprême que l’on peut imaginer.
—Je dis, monsieur le duc, que Marie-Gaston est mon ami d’enfance, que jamais il n’a passé pour un drôle; qu’au contraire c’est un homme plein d’honneur et de talent, et que, loin d’avoir fait mourir sa femme de jalousie, il l’a rendue parfaitement heureuse pendant les trois années qu’a duré leur mariage. Quant à la succession...
—Vous avez mesuré, monsieur, dit le duc de Rhétoré en interrompant, la portée de votre procédé?
—Parfaitement, monsieur, et je répète que pour la succession recueillie par Marie-Gaston, en vertu d’une volonté solennellement exprimée dans le testament de sa femme, il l’a si peu convoitée, qu’à ma connaissance, il est sur le point de distraire une somme de deux à trois cent mille francs pour faire élever un monument à celle qu’il n’a pas cessé de pleurer.
—Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? interrompit de nouveau le duc de Rhétoré avec une impatience de moins en moins contenue.
—Tout à l’heure, reprit M. Dorlange, j’aurai l’honneur de vous le dire; seulement vous me permettrez d’ajouter que cette succession dont vous avez été dépossédé, madame Marie-Gaston a pu en disposer sans le moindre remords de conscience; toute sa fortune en effet lui venait de M. le baron de Macumer, son premier mari; et, précédemment, elle avait fait abandon de sa légitime pour constituer un établissement à monsieur votre frère, le duc de Lenoncourt-Givry qui, en sa qualité de cadet de famille, n’avait pas comme vous, monsieur le duc, eu le bonheur d’être avantagé. Cela dit, M. Dorlange chercha dans sa poche son portefeuille, qui ne s’y trouva pas.—Je n’ai pas de cartes sur moi, finit-il par dire; mais je m’appelle Dorlange, un nom de comédie, facile à retenir, 42, rue de l’Ouest.