—Le quartier n’est pas très central, remarqua ironiquement M. de Rhétoré. En même temps, se tournant vers M. de Ronquerolles, qui constituait ainsi l’un de ses témoins: Je vous demande pardon, mon cher, lui dit-il, du voyage de découverte que vous aurez à entreprendre demain dans la matinée. Et presque aussitôt il ajouta: Venez-vous au foyer? nous y causerons plus tranquillement et surtout plus sûrement. Par sa manière d’accentuer ce dernier mot, il était impossible de se méprendre sur le sens désobligeant qu’il entendait y attacher.
Ces messieurs sortis, sans que cette scène eût causé le moindre esclandre, attendu le vide que l’entr’acte avait fait dans les stalles environnantes, M. Dorlange avisa à l’autre bout de l’orchestre M. Stidmann, le célèbre sculpteur. Allant à lui:
—Auriez-vous sur vous, lui demanda-t-il, un agenda, un album de poche?
—Oui, toujours.
—Voulez-vous bien me le prêter et me permettre d’en détacher une feuille? Il vient de me passer par l’esprit une idée que je ne voudrais pas perdre. Si je ne vous retrouve pas à la fin du spectacle pour vous faire restitution, l’objet sera chez vous, sans faute, demain matin.
De retour à sa place, M. Dorlange esquissa rapidement quelque chose, et, au lever de rideau, quand MM. de Rhétoré et de Ronquerolles vinrent prendre leurs stalles, touchant légèrement l’épaule du duc, et lui faisant passer son dessin:—Ma carte, dit-il, que j’ai l’honneur d’offrir à votre seigneurie.
Cette carte était une charmante esquisse d’architecture sculpturale, encadrée d’un paysage. Au bas était écrit: Projet d’un monument à élever à la mémoire de madame Marie-Gaston, née Chaulieu, par son mari, sur les dessins de Charles Dorlange, statuaire, rue de l’Ouest, 42.
Il était impossible de faire savoir plus finement à M. de Rhétoré qu’il aurait affaire à un adversaire sortable, et vous remarquerez d’ailleurs, cher monsieur, que M. Dorlange trouvait ainsi le moyen de peser sur son démenti, en donnant, pour ainsi parler, un corps à son affirmation touchant votre désintéressement et la sincérité de votre douleur conjugale. Le spectacle finit sans autre incident, M. de Rhétoré se sépara de M. de Ronquerolles. Alors, celui-ci aborda avec beaucoup de courtoisie M. Dorlange, et essayant de quelque conciliation, il lui fit remarquer qu’eût-il raison au fond, son procédé avait été blessant, insolite; M. de Rhétoré, d’ailleurs, avait fait preuve d’une grande modération, et certainement il se contenterait de la plus simple expression de regret; enfin, tout ce qui peut se dire en pareille occasion.
M. Dorlange ne voulut entendre parler de rien qui ressemblât à une soumission, et le lendemain, il recevait la visite de M. de Ronquerolles et du général Montriveau venus de la part de M. de Rhétoré. Ici nouvelles instances pour que M. Dorlange consentît à donner une autre tournure à ses paroles. Mais votre ami ne sortit pas de cet ultimatum:—M. de Rhétoré veut-il retirer les paroles que je me suis vu dans la nécessité de relever? alors, moi, je retirerai les miennes.
—Mais c’est impossible, lui objectait-on: M. de Rhétoré est personnellement offensé; vous, au contraire, vous ne l’êtes pas. A tort ou à raison, il a la conviction que M. Marie-Gaston lui a porté un dommage. Il faut toujours une certaine indulgence pour les intérêts blessés; jamais on n’obtient d’eux une justice absolue.