—De telle sorte, reprenait M. Dorlange, que M. le duc continuera de calomnier mon ami tout à son aise: d’abord parce qu’il est en Italie, et ensuite parce que Marie-Gaston aura toujours une extrême répugnance à en venir avec le frère de sa femme à de certaines extrémités. C’est justement, ajoutait-il, cette impuissance relative où il est de se défendre, qui constitue mon droit, je dis plus, mon devoir d’intervenir. Ce n’est pas sans une permission particulière de la Providence que j’ai été à même de saisir au passage quelques-uns de ces méchants propos qui circulaient sourdement, et puisque M. le duc de Rhétoré ne voit rien à modifier dans ses dires, nous irons jusqu’au bout, si vous le voulez bien.

Le débat s’étant constamment tenu dans ces termes, le duel devenait inévitable, et dans la journée, les conditions en furent réglées entre les témoins des deux parties. La rencontre, arrêtée pour le lendemain, devait avoir lieu au pistolet.

Sur le terrain, M. Dorlange fut parfait de sang-froid. Après un coup de feu échangé sans résultat, comme les témoins parlaient de mettre fin au combat:

—Allons! encore un coup! dit-il avec gaieté, comme s’il se fût agi d’abattre des poupées dans un tir. A cette reprise, il fut atteint dans la partie charnue de la cuisse, blessure en réalité peu dangereuse, mais qui lui fit perdre beaucoup de sang. Pendant qu’on le transportait à la voiture qui l’avait amené, comme M. de Rhétoré, s’empressant à lui donner des soins, se trouvait à sa portée:—Ce qui n’empêche pas, lui dit-il, que Marie-Gaston ne soit homme d’honneur et un cœur d’or; et presque en même temps il s’évanouit.

Ce duel, comme vous vous imaginez, cher monsieur, a fait un bruit énorme, et pour recueillir sur M. Dorlange beaucoup de renseignements, je n’ai eu vraiment qu’à écouter, car pendant toute la journée d’hier il a été le lion du moment, et impossible d’entrer dans une maison sans le trouver sur le tapis. Ma récolte s’est principalement faite chez madame de Montcornet. Elle reçoit, vous le savez, beaucoup d’artistes et de gens de lettres, et, pour vous donner une idée de la manière dont votre ami est posé, je ne ferai que sténographier une conversation à laquelle j’ai assisté hier soir dans le salon de la comtesse.

Les interlocuteurs étaient M. Émile Blondet des Débats, M. Bixiou, le caricaturiste, l’un des furets les mieux informés de Paris: l’un et l’autre, je crois, sont de votre connaissance, mais dans tous les cas, je suis sûr de votre intimité avec Joseph Bridau, notre grand peintre, qui venait en tiers dans cette causerie, car je me rappelle que Daniel Darthez et lui furent les témoins de votre mariage.

—Les débuts de Dorlange, disait Joseph Bridau au moment où je m’approchai pour écouter, ont été magnifiques. Il y avait déjà un grand maître dans sa sculpture de concours que l’Académie, sous la pression de l’opinion, se décida à couronner, quoiqu’il se fût assez plaisamment moqué de son programme.

—C’est vrai, répondit M. Bixiou, et la Pandore qu’il exposa en 1837, à son retour de Rome, est également une figure très remarquable. Mais comme elle lui a tout donné du premier coup, la croix, des commandes du gouvernement et de la ville, et dans les journaux une trentaine d’articles ébouriffants, il me paraît très difficile qu’il se relève de ce succès-là.

—Ça, dit Émile Blondel, c’est une opinion à la Bixiou.

—Sans doute, et très motivée. Connais-tu l’homme?