—Non; on ne le voit nulle part.

—Justement, le lieu où il fréquente le plus. C’est un ours, mais un ours avec préméditation; un ours prétentieux et réfléchi.

—Je ne vois pas, reprit Joseph Bridau, que cette sauvagerie soit une très mauvaise disposition pour un artiste. Qu’est-ce qu’un sculpteur surtout a tant à gagner dans les salons où les messieurs et les dames ont pris l’habitude d’aller vêtus?

—Dans les salons, d’abord, un sculpteur se distrait, ce qui l’empêche de tourner à la manie et au songe creux; ensuite il y voit comment le monde est fait, et que 1839 n’est ni le quinzième ni le seizième siècle.

—Comment, dit Émile Blondet, est-ce que le pauvre garçon a de ces illusions-là?

—Lui? il vous parle couramment de recommencer la vie des grands artistes du moyen âge avec l’universalité de leurs études et de leurs connaissances, et cette effrayante vie de labeur que peuvent faire comprendre les mœurs d’une société à demi barbare, mais que la nôtre ne comporte plus. Il ne remarque pas, le naïf rêveur, que la civilisation, en compliquant d’étrange sorte les rapports sociaux, absorbe pour les affaires, pour les intérêts, pour les plaisirs, trois fois plus de temps que n’en dépense, pour le même objet, une société moins avancée. Voyez le sauvage dans sa hutte, il n’a jamais rien à faire. Mais nous, avec la Bourse, l’Opéra, les journaux, les discussions parlementaires, les salons, les élections, les chemins de fer, le Café de Paris et la garde nationale, à quel moment, s’il vous plaît, veut-on que nous travaillions?

—Belle théorie de fainéant! dit en riant Émile Blondet.

—Mais non, mon cher, je suis dans le vrai. Le couvre-feu, que diable! ne sonne plus à neuf heures, et hier encore, jusque chez mon concierge Ravenouillet, il y avait une soirée (voir les Comédiens sans le savoir); peut-être même ai-je commis une lourde faute en déclinant l’invitation indirecte qu’il m’avait faite d’y assister.

—Pourtant, dit Joseph Bridau, il est clair que si l’on ne se mêle ni aux affaires, ni aux intérêts, ni aux plaisirs de son époque, on arrive à se faire, ce temps épargné, un joli capital. Indépendamment de ses commandes, Dorlange a, je crois, personnellement quelque aisance: rien ne l’empêche donc d’arranger sa vie comme il l’entend.

—Mais vous voyez bien que lui-même va à l’Opéra, puisque c’est là qu’il a récolté son duel! Vous tombez bien, d’ailleurs, en nous le représentant comme isolé de tout le milieu contemporain, quand je le sais, moi, tout près de s’y relier par le plus tapageur et le plus absorbant engrenage de la machine sociale, à savoir l’intérêt politique.